Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 102
Jean Basile : Les petits cavaliers de Montréal

Jean Basile : Les petits cavaliers de Montréal

Par Robert Lévesque, publié le 28/08/2017

La jeunesse québécoise d’aujourd’hui ne connaît pas l’écrivain qui a le mieux décrit une jeunesse québécoise d’hier, celle qui dans les années 60, montréalaise et cosmopolite, sautant d’un ghetto à l’autre (anglo, Plateau, juif, est, ouest), n’ayant rien à cirer du concept des deux solitudes, n’en connaissait qu’une, la leur, folle, nocturne, vécue dans une liberté rebelle sans frontières et que Jean Basile métamorphosa dans une écriture brillante, raffinée et brutale.

La parution en novembre 2016, vingt-cinq ans après sa mort, d’un long roman inachevé (les 780 pages de Me déshabiller n’a jamais été une tâche facile) ne semble pas avoir suffi à ramener Basile dans l’actualité littéraire (lire c’est long, a écrit Bernard Frank, sous-entendant que lire demande courage et envie) puisque ce phénoménal roman posthume est sorti en librairie sans susciter la moindre rumeur, incognito on va dire. La vie littéraire au Québec n’est plus ce qu’elle était quand Basile écrivait, elle est remplacée par une « vie festive » dans le gazouillis des réseaux sociaux marécageux et autres divertissements grégaires. Lit-on encore? Est-ce, cher Gary, qu’Au-delà de cette limite (200 pages) notre ticket n’est plus valable…?

Il est temps qu’un lectorat québécois, ceux qui lisent quand même, ceux qui aiment les livres papier et ne s’embarrassent pas trop d’écrans, ne lambinent pas dans les bidules, découvre l’œuvre immense de Jean Basile. Sans doute pas en commençant par ce proustien Me déshabiller n’a jamais été une tâche facile que j’ai eu le bonheur de préfacer – « une grande œuvre ratée » comme l’a écrit Michel Biron en expliquant bien l’envergure de l’entreprise que Basile hélas renonça à poursuivre –, puisqu’il s’agit d’une œuvre crépusculaire où le jeune lectorat serait brusqué par le caractère apocalyptique de ce récit où Basile, au meilleur de sa forme, se glisse dans la peau d’un narrateur âgé, esthète, quasi-ermite, qui retrace et fantasme la vie de quatre garçons qui ont 20 ans en 1957 et qui, homosexuels dans une société répressive, allaient faire face à la catastrophe que, la force lui manquant, le romancier n’a pas écrite lui qui, au chapitre 14, annonce : « la damnation est le sujet de ce livre ».

Pour le rattraper et s’engager en « Basilie », un écrivain québécois aussi important que Marie-Claire Blais, Réjean Ducharme, Anne Hébert, Hubert Aquin et Gilbert La Rocque, il vaut mieux commencer par lire ce qu’on appelle la trilogie des « Mongols », ces trois romans qu’il écrivit dans les années 60 alors qu’il était journaliste, l’un des meilleurs, au Devoir. Basile, né en France en 1932 d’un père russe et d’une mère française, un gars qui fit son service militaire avec les poésies de Valéry dans son paquetage, arriva à Montréal en 1960, la ville où, admettait-il, il est devenu romancier. Il a regardé Montréal avec les yeux d’un romancier naissant, son regard de l’extérieur s’est profondément intériorisé. Basile a enrichi Montréal d’une œuvre au langage somptueux, « une œuvre immense hélas trop méconnue encore », comme l’écrit Marie-Claire Blais qui préface la réédition de La jument des Mongols.

Ce premier tome, paru en 1964, expose la vie d’un quatuor de jeunes Montréalais qui ont quitté l’adolescence, période bénie où Jérémie (le narrateur), Judith et Jonathan s’étaient connus, et qui entrent de travers et à reculons dans la vie adulte, n’imaginant pas l’avenir, taisant ou touant leurs peurs. Il y a Armande, croisée, adoptée, qui aimera Jérémie autant que Jonathan mais que ceux-ci abandonneront et il y a Victor, qui n’est pas là, l’absent que tous ont aimé, qui s’est enfui; puis, autour de l’appartement où tout se joue, se dit et se débat, il y a Montréal, le cinquième personnage que les trois J et Armande sillonnent, élisant leurs camps, exhibant et exacerbant leurs désirs. Jean Éthier-Blais, admirateur de Basile, a écrit qu’il sentait dans ce roman « une tristesse atroce qui vient de Montréal ».

Dans Le grand Khan, paru en 1967, ce n’est pas l’année de l’expo, loin de là, c’est l’année de Jonathan qui devient, après Jérémie, le narrateur de la dérive, de la descente, Jonathan qui est un écrivain velléitaire qui se sait raté, qui n’est plus « la grande asperge des amours secrètes », qui boit, se résorbe, affronte, l’esseulé de la bande qui traverse la ville où l’on n’entend pas les bombes du FLQ mais où, un temps, l’ombre du Vietnam avance et se dilue…

Puis, tome 3 en 1970, c’est Les voyages d’Irkoutsk où Judith, collectionneuse de garçons, prend en mains le récit, se fait la chroniqueuse de la bande alors que les deux autres J, Jérémie et Jonathan, plongés dans les paradis artificiels (1970, ce n’est pas pour Basile la crise d’Octobre, c’est la fondation de la revue Mainmise), vivent leur « montréalitude » psychédéliquement. Toujours Mongols, ces amis unis, désunis, réunis, ce trio-tribu qui trotte en liberté tels les petits cavaliers noirauds qui, dans la Russie où le père de Basile est né, vivaient sans autre loi que la leur, sans autres diktats que les leurs, des Mongols de Montréal. Comme l’écrit Marie-Claire Blais qui à mes yeux est une sœur de Basile en littérature, âme et souffle : « ici Jonathan, Jérémie, Judith sont ces autres devenus soudain des barbares, ces indifférents et intolérants qui chassent la vie, même à travers un être qu’ils croient aimer ».

Le grand roman posthume, inachevé et sublime, qui nous tombe dessus, de même que la réédition de la formidable trilogie des « Mongols », nous ne pouvons, lecteurs, que remercier la maison d’édition Fides qui en a été l’initiatrice et qui a eu le courage et l’audace non seulement de publier Me déshabiller n’a jamais été une tâche facile qui, s’il avait paru du vivant de Basile (mort à 60 ans d’un cancer en 1992) aurait créé sans doute un scandale par ses descriptions franches, osées et justes, de la vie secrète des homosexuels montréalais des années 50 et 60 (de l’émeute de Stonewall à Greenwich Village aux descentes violentes de la police dans les bars gais du centre-ville de Montréal – avant la quiétude fière du Village gai), mais d’avoir, en opération de sauvetage de la littérature de Basile en voie d’oubli, accompagner ce coup de maître de la réimpression des trois romans les plus élégants et les plus déchirants qui soient dans la galaxie romanesque montréalaise et dans la littérature nord-américaine du XXe siècle.

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