Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 75
Inventer / réinventer le monde

Inventer / réinventer le monde

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 28/01/2013

Biographie (à peine) romancée et fictions brèves aux accents postmodernes : voilà de quoi furent faites, entre autres, mes lectures des derniers temps, alors que je dévorais avec la même avidité le portait de Roger Varin qu’a fait paraître sa fille Claire sous le titre Un prince incognito et i2 (i carré), le plus récent recueil de nouvelles d’un de nos champions du genre, Gilles Pellerin.

Mémoire d’un monde à inventer
Dans le controversé film Les enfants du Refus global (1998) de Manon Barbeau, la cinéaste et fille du peintre Marcel Barbeau portait sur un monument de l’histoire québécoise un jugement d’une sévérité telle qu’il en prenait aux yeux de plusieurs des airs de trahison. De son propre aveu, la romancière Claire Varin a voulu offrir un contrepoids à ce documentaire avec son livre Un prince incognito, qui retrace sous forme romanesque la vie de son père, Roger Varin (1917-2007), journaliste pionnier de Radio-Canada, homme de théâtre, cofondateur avec le père Émile Legault de la troupe des Compagnons de Saint-Laurent, et figure essentielle (quoiqu’aujourd’hui méconnue) de cette génération qui façonna le Québec contemporain.

C’est à la deuxième personne du singulier (comme si elle interpellait son sujet) que l’auteure de La Mort de Peter Pan a choisi de raconter le parcours exemplaire de son paternel, un des principaux animateurs de la vie associative et culturelle canadienne-française des années 30 aux années 50. Infatigable défricheur d’une contrée intellectuelle à conquérir, Varin (découvre-t-on) marquera son époque en dirigeant la collection « Le Message français », qui présente des morceaux choisis de Claudel, Péguy et autres grandes plumes de cette douce France qui faisait encore figure de métropole culturelle pour l’intelligentsia d’ici, alors que la Seconde Guerre faisait rage et qu’aucun livre ne circulait entre la mère patrie et le Canada français.

Pour tout dire, on ne compte plus les réalisations de cet homme injustement tombé dans l’oubli : instigateur, avec Michel Chartrand, de la Ligue pour la défense du Canada contre la conscription de 1942, à laquelle se joindront notamment André Laurendeau et Jean Drapeau; secrétaire général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal entre 1945 et 1947 et des SSJB du Québec à l’heure où le Québec se dote d’un drapeau. C’est également Varin qui donne, en 1953, chez lui, une grande réception pour marquer la sortie du premier livre des éditions de L’Hexagone, le fameux recueil Deux sangs signé Gaston Miron et Olivier Marchand. Et c’est également Varin, pour citer un autre épisode de cette vie au cœur de son temps, qui a présenté Félix Leclerc à la télévision.

On connaît toutes et tous ce lieu commun selon lequel derrière un grand homme se profile une grande dame. Si l’on en croit la fille de Roger Varin, ce poncif se vérifie ici avec le soutien indéfectible qu’offrit au prince incognito cette femme loyale, énergique et cultivée qu’il avait épousée : Jacqueline Rathé, dont Claire Varin esquisse un fort beau portrait. Solidaire, elle a su épauler avec fermeté Roger Varin dans ses luttes, dont la plus mémorable semble être celle qui l’opposa un temps au futur cardinal Léger à propos de l’hebdo Le Salaberry de Valleyfield. Avec admiration, certes, mais sans complaisance, dans cette écriture d’une élégance rare, Claire Varin raconte la vie de son père et de sa mère. Ce faisant, elle donne à voir un pays oscillant entre son attachement aux valeurs traditionnelles chrétiennes et sa soif de modernité, un pays qui ne demande qu’à éclore comme un bouquet de fleurs de lys abreuvé d’idées neuves et de grandes espérances.


La réinvention du monde
Qu’on se le dise : le fait que je connaisse (et admire) Gilles Pellerin depuis un quart de siècle ne devrait laisser planer aucun doute sur ma capacité à lire l’écrivain en faisant fi de mes sentiments pour l’homme. Qu’on se le dise aussi, même s’il peut paraître présomptueux d’anticiper le verdict de la postérité quant à sa contribution à la vie intellectuelle du Québec contemporain, celui qui lançait tout récemment son vingtième livre n’a pas grand-chose à envier à Roger Varin en terme de polyvalence et de dynamisme. Tour à tour libraire, critique littéraire, rédacteur en chef de la revue Nuit blanche, professeur de lettres et enfin cofondateur et directeur des éditions de L’instant même, Gilles Pellerin appartient assurément à cette race de touche-à-tout dont nul ne devrait sous-estimer l’apport à notre patrimoine culturel.

S’inscrivant dans la continuité thématique de ses précédents opus, et plus particulièrement dans le sillage de son recueil ï (i tréma) paru en 2004, i2 (i carré) réunit une soixantaine de textes très brefs, allusifs, marqués par cette sorte de tension tantôt inquiétante, tantôt banale, tantôt amusante et amusée, qui caractérise l’œuvre de Pellerin. Ici, l’auteur examine les rapports, hélas, souvent conflictuels entre générations (« Tel fils, tel père »); là, il brosse sur le vif le portrait d’une rivalité virile dont la belle Audrey est l’enjeu (« Circonflexe »); là encore, il dresse le bilan d’un amoureux largué qui devrait convenir avec son successeur qu’il en doit bien une à ce dernier (« Il est venu après moi »); enfin, il décortique la vraie signification du cauchemar récurrent de son protagoniste, poursuivi en rêve par un lascar ricanant et armé (« Fuite »).

Au-delà de l’anecdote, toujours finement conçue et livrée avec une verve et un flair certains, c’est ce qui se dégage de ce florilège d’historiettes qui hantera le lecteur bien après qu’il ait refermé le recueil : cette conscience ultralucide du poids des mots (mêmes ceux qui resteront à jamais imprononcés), des gestes (mêmes, voire surtout, ceux qu’on n’aura pas osé poser) et ce tableau d’une époque somme toute tristounette, sans doute en deuil d’idéaux, mais pas forcément désespérée. Avec l’humour fin qu’on lui connaît, Pellerin clôt son livre sur « Les Rois », évocation d’un repas du 6 janvier qui vit le règne des plus heureux de Gilles le Bref prendre fin en un éclair, avec l’abdication de sa couronne au profit de son fils Jérémie.

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