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Humour, amour et songe

Humour, amour et songe

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 14/12/2004
La nouvelle et le poème ont plus que la brièveté en commun : chacun à leur façon, ils proposent une manière allusive et elliptique, une manière autre de lire un réel de plus en plus fragmenté dont il n’est pas nécessaire de recoller les morceaux pour en décrypter le sens. Voici, dans la récente fournée d’automne, quatre titres qui s’articulent autour de l’humour, de l’amour et du songe…
Faut rigoler

Fontenelle, que j’aime bien citer, prétendait qu’il ne sert à rien de prendre la vie trop au sérieux puisque personne n’en est jamais sorti vivant. Je suis à peu près certain que François Barcelo souscrit comme moi à cette maxime, lui qui vient de publier son deuxième recueil de nouvelles, lequel fait suite à Longues histoires courtes paru il y a une douzaine d’années déjà (et dont il reprend aussi quelques textes). D’ailleurs, l’auteur ne décrit-il pas en ces termes l’humour noir dont il est passé maître : « C’est la seule forme d’humour qui n’a rien de drôle, mais qui fait rire quand même » ?

Intitulé tout sobrement Rire noir, le Barcelo nouveau réunit une quinzaine de récits qui avaient tous précédemment vu le jour dans les pages de revues, collectifs et périodiques divers. La plupart de ces textes mettent en scène des gens ordinaires dont les déboires amusent dans la mesure où le lecteur n’en est que le témoin : ici, un aspirant assassin se demande si la minuterie de la bombe à retardement artisanale qu’il a placée sous l’auto de son ex-femme explosera une heure plus tôt ou une heure plus tard que prévu, au lendemain de la nuit du changement d’heure ; là, plusieurs années après avoir raté son cambriolage chez les voisins d’à-côté, un jeune inculte apprendra la différence entre la musique d’Erik Satie et celle de Dave Brubeck ; là encore, un ténor apprend ce qu’il en coûte de puiser dans le répertoire du bel canto dans un mariage où la majorité des convives appartient à un club de motards en guerre contre la mafia…

Comme toujours chez Barcelo, on rigole ferme, parce que l’auteur a le sens de la dérision fort aiguisé, qu’il a un réel talent pour toujours trouver la formule assassine et la chute qui ne pardonne pas. Classiques, ces nouvelles, certes… mais avec un esprit un tantinet jazz qui bouscule les propositions qu’on croyait archi-connues…

L’amour, l’amour

Aussi prolifique que Barcelo — l’un et l’autre ont plus d’une trentaine de titres à leur actif —, Lisa Carducci partage également avec son confrère le goût pour les
voyages. Installée en Chine depuis des années, elle travaille comme rédactrice et traductrice pour la revue Beijing Information. Cette expérience de dépaysement volontaire faisait d’elle une candidate idéale pour collaborer à la très belle collection
« Mosaïque », des éditions Adage, qui propose des œuvres d’auteurs québécois ayant séjourné longtemps à l’étranger. On en citera pour preuve le recueil de nouvelles qu’elle vient d’y faire paraître, et qui porte le titre emblématique de Wo ai ni, c’est-à-dire « je t’aime ».

Inspirées de faits authentiques et narrées tantôt sur un ton d’observatrice en apparence objective (Mme Carducci est journaliste à ses heures), tantôt dans un registre plus intimiste, les quarante et une histoires très brèves rassemblées ici dressent un tableau kaléidoscopique de la société chinoise contemporaine. Il est évidemment beaucoup question d’amour en ces pages, une préoccupation chère au cœur de tous les êtres humains, peu importe leur origine, mais les tenants du romantisme à l’occidentale risquent d’en prendre pour leur rhume. Dans « Les faux Japonais », une agence de rencontres interlope exploite financièrement des jeunes Chinoises en quête d’un mari étranger. Dans « Un mal pour un bien », une jeune femme à la recherche d’un emploi mais vendue comme épouse à un paysan accouchera de trois enfants et finira par s’éprendre de son mari avant que les autorités interviennent… Dans « Le modèle », une jeune prostituée arrachée à son milieu par un notable qui veut faire d’elle sa maîtresse respectable devient, grâce à lui, artiste peintre de renom, ce qui n’accommode pas forcément l’homme.


Outre la sobriété poétique de l’écriture, ce qui frappe ici, c’est la grande sensibilité de Lisa Carducci, sa compréhension et son empathie pour ces gens parmi lesquels elle a choisi de vivre, même si elle est irrémédiablement condamnée à son statut d’étrangère en terre étrangère.

Peut-être rêver

C’est dans un registre nocturne, nourri par les visions fugaces du rêve, que Jean-Philippe Dupuis et Aimée Dandois ont écrit leur recueil de poésie respectif.

Après Attachement, son premier recueil paru il y a cinq ans, Dupuis a rassemblé dans Table de nuit une série de textes qui s’inscrivent dans une démarche parallèle à son travail cinématographique. La plume du poète se substitue à la caméra, mais l’attention aux images, les unes plus évocatrices que les autres, de même qu’au montage, demeure patente.

et j’imagine, hors du temps, des marins épuisés
avides de lieux nouveaux
comme le fait mon œil rêveur
confondre ces nuages avec la terre ferme


Alimentés par une certaine nostalgie de l’enfance, les paysages de Table de nuit sont volontiers traversés par des réminiscences littéraires (Julien Green, Friedrich Hölderlin) ou des arts picturaux (Vincent van Gogh), ce qui a pour effet de souligner le dialogue entre l’écrit et le visuel dans cette poésie à la fois onirique et hautement contemplative.

Les beaux-arts sont également sollicités en filigrane des vers d’Aimée Dandois où il arrive que « … deux Picasso et trois Braque / ou Matisse s’échappent / du Guggenheim ». Deuxième recueil de l’auteure, Sang des mots réunit une soixantaine de fragments poétiques très brefs et très denses (parfois juste trois ou quatre vers), qui témoignent d’un dépouillement apparenté de loin au haïku.

Étale
le rêve dénudé
s’éclate
dans la moiteur


Habités par une certaine violence sourde, ainsi qu’en témoigne le titre, ces poèmes offerts en hommage au grand poète Serge Legagneur semblent affirmer la force salvatrice que portent en eux certains vers quand ils ne sont pas désarmés.


Bibliographie :
Rire noir, François Barcelo, XYZ éditeur Wo ai ni : Des nouvelles de Chine, Lisa Carducci, Éditions Adages Table de nuit, Jean-Philippe Dupuis, Triptyque Sang des mots, Aimée Dandois, Éditions Cidihca
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