Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 105
Du Michel Garneau dans toutes les librairies

Du Michel Garneau dans toutes les librairies

Par Dominic Tardif, publié le 05/02/2018

Oui, il devrait y avoir au moins un livre de Michel Garneau sur les tablettes de chaque librairie du Québec.

C’est une belle journée parce que je suis au Port de tête, sur Mont-Royal, et que toutes les journées lors desquelles je passe du temps au Port de tête sont des maudites belles journées.

Qu’on se comprenne bien : je pourrais me trouver dans une autre librairie et être aussi heureux – à la librairie du Square ou à la librairie Pantoute ou chez GGC –, mais je suis ce jour-là au Port de tête, où j’affectionne particulièrement que les livres neufs et leurs couvertures immaculées côtoient les vieux livres écornés et leurs réconfortantes odeurs de sous-sol, comme dans un incessant dialogue entre passé et présent.

Je suis au Port de tête et je feuillette avec soin un exemplaire des Sonnets d’asteur avec la couronne de sonnets et la glose et leurs coloriages de Michel Garneau, sublime livre d’artiste paru chez le Temps volé éditeur, dont le prix de détail, si je me l’étais procuré, aurait considérablement ponctionné mon portefeuille déjà troué (la coquette somme que me verse Les libraires pour raconter entre ces pages mes après-midi de flânerie ne suffit pas toujours à apaiser ma passion pour le luxe).

Le bon libraire est évidemment celui qui parvient à lire dans les pensées de son client. Et c’est très exactement ce que fait Shawn Cotton en me signalant depuis l’arrière de son comptoir que le Port de tête vient tout juste de recevoir un généreux lot de vieux recueils de Garneau. Le libraire, lorsqu’il se double d’un poète comme Shawn Cotton, devient l’indispensable allié de celui qui cherche à grossir sa bibliothèque de morceaux singuliers, sans y laisser sa peau.

Je repars donc entre autres avec Les petits chevals amoureux, recueil de 1977 contenant sans doute le plus beau poème cochon de notre littérature – vous savez celui que Garneau déclame l’eau à la bouche à la Nuit de la poésie en 1980 en célébrant ces « beaux sexes juteux collants/étourdissamment compatibles » grâce à qui « tous et chacune crient ho ha et han/et comptent pas les tours des gros sons/qui nous sortent de tout et partout ».

Je vous parle de ce livre et je me sens déjà un peu coupable : vous ne trouverez pas Les petits chevals amoureux en librairie. Même sa réédition de 1999 est depuis longtemps épuisée.

Une tradaptation?
Michel Garneau est à la fin des années 50 annonceur radio et télé à la station CJBR de Rimouski, au cœur d’un Québec considérablement différent de celui que ses parents, à Montréal, invitent autour de la table à manger, où résonne souvent l’anglais. Loin de chez lui, l’exilé s’immerge dans l’œuvre de Shakespeare.

« C’était mon seul contact avec l’anglais! », confiait-il en 2009 à Marie-Christiane Hellot dans une entrevue accordée à la revue de théâtre Jeu. « Quand je suis parti à Ottawa, à CBOFT, quand un animateur anglophone m’a demandé en riant où j’avais pris “[my] shakespearian accent”, je lui ai répondu : “In Rimouski, of course”. »

Il est le candidat tout désigné lorsqu’en 1973 l’École nationale de théâtre du Canada cherche à traduire en québécois La tempête, une pièce pour quinze personnages transformée après quelques joyeux coups de hache en pièce pour huit personnages.

Garneau pousse encore plus loin l’exercice, qu’il affuble du néologisme « tradaptation », en se mesurant en 1978 à Macbeth, qu’il érige par le fait même au rang de textes majeurs de la dramaturgie québécoise, mais auquel vous auriez difficilement pu avoir accès il y a encore quelques semaines, c’est-à-dire avant que la maison Somme toute s’avise de le rééditer. Son équipe partage apparemment ma conviction qu’il devrait y avoir du Michel Garneau – poésie ou théâtre – dans toutes les librairies du Québec, pas qu’au Port de tête. Des éditions nouvelles de sa traduction de Coriolan, ainsi que de ses pièces La première Internationale de narration, Les guerriers et Quatre à quatre sont aussi attendues en 2018.

Mais pourquoi est-ce nécessaire de traduire Shakespeare en québécois? « Les traducteurs français sont probablement les pires traducteurs au monde parce qu’ils ne doutent pas assez d’eux-mêmes et de leur savoir, et que, de deux mots, ils choisissent toujours le plus faiseux », expliquait Garneau (toujours en 2009 dans Jeu). De deux mots, lui ne choisit jamais le plus prétentieux, mais bien celui qui fera surgir la poésie, et qui révélera le mieux à la fois le masque que porte le personnage, et ce qui se terre derrière le masque.

Avec l’aide salutaire du Glossaire du parler français au Canada, Garneau réinvente ainsi Macbeth, le grand texte de l’ambition aveuglante et de l’indéfectible culpabilité, comme s’il avait été « écrit par un colon de la Nouvelle-France naissante plutôt que par un Anglais », souligne Paul Lefebvre dans la préface de cette nouvelle édition.

En reconstituant ce français truffé d’archaïsmes, c’est à la mémoire linguistique du Québec que s’adresse Michel Garneau, grâce à qui, soudainement, Macbeth rappelle à mon souvenir la langue de mes grands-parents, venus coloniser l’Abitibi depuis le Bas-du-Fleuve. (Garneau aurait tendu une oreille particulièrement attentive à la prononciation gaspésienne, la plus proche selon les linguistes de l’époque de celle en usage au XVIIe siècle.)

Si bien que lorsque Lady Macbeth s’exclame : « T’es-tu en train de m’conter des foll’ries?/J’sais qu’ton maîte s’trouve aveuc lui;/Si l’roé’ta’t pour er’soude,/Y m’a’ra’t fa’te avartir, qu’j’aye el’temps/D’préparer a maisonnée! », ce sont aussi mes grands-mères, Cora et Yvonne, que j’entends m’intimer de me déguidiner pis de venir souper (même si mes grands-mères n’avaient rien de la perfidie de Lady). 

Des gros messieurs
« J’ai traduit des gros messieurs », me lançait Michel Garneau en avril dernier, alors que je lui rendais visite, chez lui à Magog, afin de discuter de Leonard Cohen, considérable gros monsieur dont il demeurera le traducteur francophone définitif. Typo publie en poche ces jours-ci Étrange musique étrangère, la version française de son recueil Stranger Music.

Et bien qu’il ne s’agisse pas ici d’une tradaptation, c’est le Cohen biberonné par des bonnes canadiennes-françaises, le Cohen fasciné par les martyrs de la chrétienté, Cohen le Québécois, que Garneau dévoile parfois en faisant surgir le mot « hostie ». Et, fiez-vous sur moi, hostie que c’est beau.

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