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Des petites nouvelles pour vous ?

Des petites nouvelles pour vous ?

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/03/2000
On aime bien répéter le lieu commun selon lequel même si notre institution littéraire a célébré la nouvelle au cours des années 80, cette dernière demeure peu prisé par le grand public. Nonobstant l’apparente méfiance du lectorat, la nouvelle continue cependant d’attirer des plumes de talent, issues de diverses générations. Pour prendre le pouls de la vitalité d’un genre qui illustre souvent le vieil adage selon lequel c’est dans les petits pots qu’on trouve les meilleurs onguents, voici trois recueils qui ressortent nettement de la récente fournée…
Insomnies et autres maux de solitude

Poète de la relève — avec à son actif trois recueils assez bien reçus —, Corinne Larochelle s’est également illustrée comme essayiste et comme critique, notamment au magazine radiophonique Bouquinville, animé par le signataire de ces lignes. On la connaissait aussi comme auteure de nouvelles publiées dans divers périodiques. Ma nuit est sans épaule, son premier recueil, permet non seulement de récapituler le parcours de la jeune écrivaine mais également d’envisager l’œuvre en construction.

Dans une écriture très travaillée — la fréquentation et la pratique de la poésie ne sont pas sans conséquence —, l’auteure décrit les chimères et fantasmes de ses personnages, aux prises avec des appétits manifestement destinés à demeurer inassouvis. De Montréal au Mexique en passant par Tadoussac, ses héroïnes sont en quête d’une transcendance qu’elles imaginent trouver sinon dans la liaison amoureuse, au moins dans le rapport (sexuel ou non) avec l’Autre. Cela dit, Larochelle ne se préoccupe pas tant de l’accomplissement de leur désir que des chemins de traverse qu’elles empruntent pour tenter d’arriver à bon port.

Regroupées en quatre parties, les nouvelles dialoguent entre elles, traversées par quelques personnages récurrents et plusieurs thèmes et motifs constants, dont celui de l’insomnie, du demi-sommeil. L’omniprésence de l’eau (le fleuve, la mer, etc.) et de nombreuses surfaces réfléchissantes contribue à la grande cohésion de l’ensemble. Et puis Larochelle étonne par cette manière de représenter la sexualité et le désir féminins avec simplicité, voire avec candeur, sans cette tonalité revancharde qu’on associe à certaines écrivaines des générations précédentes et sans cette soif de provocation qui est devenue un poncif avec la vague de l’autofiction. En somme, un florilège de songes éveillés fort dense et d’une richesse impressionnante…

Petites âmes à la dérive

Il ne m’apparaît ni inutile ni gratuit d’attirer l’attention sur le fait que Christiane Lahaie, qui enseigne la littérature à l’université de Sherbrooke, dirige le Centre Anne-Hébert. Quiconque a fréquenté l’œuvre de Lahaie n’ignore pas sa prédilection pour les ambiances troubles et les climats vaguement angoissants, qui suggèrent plus qu’ils ne les illustrent les élans difficilement répressibles de passions inavouables, de débordements indicibles. En cela, à l’instar de la regrettée Anne Hébert, elle s’inscrit dans le sillage des grandes romancières du mouvement gothique, dont elle perpétue et renouvelle la manière.

Renouant avec la manière d’Insulaires (L’instant même, 1996), ce « roman par nouvelles » réunit des histoires qui se déroulent dans cet hôtel niché sur un bout de terre arraché par une tempête au continent. Outre cette unité de lieu bien classique, il faut noter l’unité thématique qui s’articule autour du désarroi amoureux. Derrière la porte de chacune des chambres, des hommes et des femmes venus de partout sur la planète jouent une tragédie intime sur un mode plus ou moins violent. Mais Lahaie s’intéresse moins à la résolution de ces histoires, la traditionnelle « chute » qui fut l’apanage du genre, qu’à la description impressionniste des humeurs et émotions de ces couples au bord du naufrage qu’elle met en scène. Loin de confiner les récits à l’aridité d’un certain minimalisme, ce flou artistique délibéré ne rend cette suite de moments de vérité que plus poignante, plus évocatrice de nos dérives sentimentales à tous et toutes.

Toute en retenue, en allusions, l’écriture de Christiane Lahaie recèle du maléfice, mais on aurait tort de ne pas se laisser envoûter, ne serait-ce que pour goûter aux charmes indéniables de la dérive loin des sentiers battus…

Ces inquiétantes incertitudes

Lauréat pour Le Surveillant du prix Adrienne-Choquette de la nouvelle en 1981 (après avoir d’ailleurs remporté le Prix Robert-Cliche du premier roman deux ans plutôt), Gaëtan Brulotte compte assurément parmi les vétérans qui ont fait les beaux jours de la nouvelle au Québec durant son supposé « âge d’or » des années 80, et demeure l’un des ses grands maîtres. À part une plaquette (Épreuves) parue dans la collection « Bonheurs-du-jour » chez Leméac, il n’avait pas offert à ses lecteurs fidèles de recueil consistant depuis l’excellent Ce qui nous tient (Goncourt de la nouvelle, 1989). Cela ne veut pas dire qu’il ait boudé le genre, car un bon nombre des textes réunis ici ont paru en revue ou dans des collectifs au fil des quinze dernières années.

Tour à tour, les protagonistes de Gaëtan Brulotte — des quidams qui ressemblent à vous, à moi, à n’importe qui — se voient confrontés aux absurdités du quotidien. Goguenard, le nouvelliste pratique sur chacun d’eux une manière de biopsie à froid, au cours de laquelle des détails infimes — voire insignifiants — de leur psyché sont placé sous l’impitoyable lorgnette de son microscope. Qu’il s’agisse d’un enseignant ou d’un étudiant, d’un psychopathe ou de son thérapeute, d’un patron d’entreprise ou de son ouvrier, Brulotte les place dans des situations à la fois banales et un brin inhabituelles, puis s’attelle à décortiquer systématiquement les mécanismes de la vie sociale. On pense à Kafka, dont ce nouvelliste émérite semble être l’un des héritiers les plus originaux. Comme dans Le Surveillant, la forme de certains récits est volontiers éclatée, morcelée, et chaque page témoigne d’une remarquable maîtrise du genre et de ses codes. En somme, comme toujours chez Brulotte, l’ensemble est ficelé avec finesse, intelligence et inspiration et, qui plus est, agrémenté de cet humour aussi caustique que discret, marque de commerce de ce grand maître du genre.


Bibliographie :
Ma nuit sans épaule, Corinne Larochelle, Les Herbes rouges Hôtel des brumes, Christiane Lahaie, L’instant même La Vie de biais, Gaétan Brulotte, Trait d’union
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