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Littérature québécoise

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Déchanter

Déchanter

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/09/2001
« Seuls nos rêves, seules nos illusions nous consolent. Dès que nous ouvrons les yeux, dès que nous devenons lucides, tout s’écroule. »
Gilles Archambault, Comme une panthère noire
En un sens, mon propos prolonge les réflexions du dernier numéro sur le thème de la mort dans la littérature québécoise actuelle. Il me semble que cet automne, plus que de coutume, bon nombre de nos écrivains et écrivaines ont le cœur morose. Sans doute faudrait-il un plus grand recul pour mieux cerner ce à quoi attribuer ce vague à l’âme, ce spleen quasi généralisé. Mais à l’heure de la mondialisation, que le Québec est invité à embrasser comme une occasion rêvée de faire entendre sa voix au concert des nations, on remarque non sans sourciller qu’ils et elles sont nombreux à exprimer leur désillusion à l’égard du projet souverainiste qu’ils ont longtemps porté en conjonction avec le Parti québécois.

Plus encore, en cette année où ont paru quasi simultanément le troisième tome de la monumentale biographie de René Lévesque signée par le journaliste Pierre Godin (L’espoir et le chagrin 1976-1980) et le premier tome de celle, non moins imposante, consacrée à Jacques Parizeau par son confrère Pierre Duchesne (Le croisé), il est paradoxal de constater à quel point les littéraires ne se gênent pas pour planter tour à tour un clou dans le cercueil du rêve national. Par exemple, le quatrième ouvrage de fiction de Lise Bissonnette, Un lieu approprié, met en scène Gabrielle Perron, ministre d’un gouvernement indépendantiste, qui choisit de se retirer de la vie politique après avoir perdu toutes ses illusions. Au lancement du bouquin en août dernier, l’éditeur Jacques Godbout ne cachait pas sa satisfaction à l’idée que l’ex-patronne du Devoir, désormais p.d.-g. de la future Grande Bibliothèque du Québec, ait signé en quelque sorte la condamnation à mort d’une génération politique vouée à l’échec par son désengagement face aux questions culturelles et son flagrant manque d’envergure.

On trouvera des échos de cette désillusion en filigrane de Les fées des lacs, de Désirée Szucsany. Huitième livre de cette romancière, nouvelliste et poétesse, ce roman champêtre marque en quelque sorte un retour sur la scène littéraire pour cette écrivaine qui n’avait depuis huit ans publié qu’un feuilleton dans le périodique Artiste. Dans son livre, Mme Szucsany imagine un futur ni très éloigné ni très rose, où le Québec enfin indépendant devient la proie d’un inquiétant retour à la féodalité. C’est à ce monde tristounet qu’appartient M. Paul, ce journaliste esseulé, qui avait pour sa part relégué depuis fort longtemps le projet souverainiste « dans la catégorie des miroirs aux alouettes, des remèdes miracles qui remplissent la pharmacie des plus crédules ». Désappointé autant par le nouvel État que par ses propres déboires amoureux, M. Paul déplore que « les intellectuels ayant été serviables à toutes sortes de causes [soient] désormais invités à faire silence sur leurs états d’âme. » Pas étonnant dans ces conditions qu’il cherche une sortie de secours pour fuir cette nation en deuil de rêve non pas en regardant du côté l’Afrique, ainsi que le fera un personnage de Lise Bissonnette, mais en glissant dans l’univers des fées…

Avec davantage encore de sévérité, l’iconoclaste Nando Michaud ne se gêne pas pour fustiger les bonzes du Parti québécois dans son plus récent polar, Un pied dans l’hécatombe. Journaliste désabusé à l’emploi de La Leçon, un quotidien montréalais intello sur le déclin, son héros François Langlois n’y va pas de main morte : « À chacun son idée fixe mais, selon moi, l’indépendance du Québec n’est plus qu’une astuce de politiciens. Un thème autour duquel ils brodent du néant avec une sincérité telle que, par un curieux effet de vacuum, la thèse emporte l’adhésion inconditionnelle des uns et provoque une colère non moins irréfléchie chez les autres. Le peuple étant divisé en moitiés antagonistes, les parasites qui gouvernent ont la belle partie pour le baiser en douce. » Cela étant dit, Michaud ne fait pas de quartier et décoche tout un carquois de flèches empoisonnées au fédérastes anglo ou franco-canadiens dont l’analphabète fonctionnel Jean Chrétien, à l’organisation du Carnaval de Québec, aux jeunes Ontariens qui viennent annuellement saccager la Vieille Capitale enneigée, à tous les chantres de la « rectalité politique » ambiante et aux fous du rois de la scène médiatique que sont à ses yeux André Arthur (rebaptisé ici André Phadur) et « la diva à Foglia, qui joue les dindons de choc dans le poulailler de Power Corp. ».

En ce sens, ces œuvres romanesques font écho à tous ces récents sondages qui illustrent un certain désintéressement des citoyens et citoyennes du Québec pour la question nationale. Cela dit, ainsi que le suggère Désirée Szucsany, les intellectuels ne se sont peut-être pas désolidarisés du pouvoir souverainiste autant qu’ils ont été systématiquement écartés du débat public par les ténors de Québec Inc. – lesquels, en bons disciples de l’Évangile néo-libéral, ne sollicitent leurs lumières qu’à des fins somme toute décoratives. (Songeons au bucolique préambule à la déclaration d’indépendance, cosigné par Marie Laberge et Gilles Vigneault durant la campagne référendaire de 1995.)

L’heure est au désenchantement, certes, mais aussi aux bilans amers et lucides. En adoptant une perspective plus générale sur les espoirs déçus de la génération qui a précédé la sienne, Louis Hamelin brosse dans Le Joueur de flûte, son sixième roman, un tableau sans complaisance d’une société revenue de toutes ses utopies culturelles et contre-culturelles. Au fil de la quête de son héros Ti-Luc Blouin, fils illégitime d’un célèbre écrivain yankee qui vit en reclus depuis des lunes, Hamelin tente encore ici d’esquisser quelques pistes de réponse inédites à l’insoluble question de l’ambiguïté identitaire québécoise.

Signe des temps, force nous est de constater que ces préoccupations, pourtant toujours pertinentes et essentielles, intéressent manifestement peu la nouvelle génération. Dans l’œuvre d’un Guillaume Vigneault, d’un Guy Demers ou d’une Nelly Arcan, pour ne nommer que quelques-unes des étoiles montantes actuelles, les enjeux sont fort éloignés du destin de la nation et relèvent davantage de la réflexion sur l’esthétique ou sur les rapports intimes. Faut-il s’en réjouir ou déplorer de ce que certains pourraient interpréter comme la démission politique des écrivains ? Il ne me revient pas de trancher sur cette question, néanmoins il me semblait légitime de la soulever…
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