Chroniques

Littérature québécoise

exclusif au web
De nos blessures atteints

De nos blessures atteints

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 28/09/2011
Sans être inédite, cette idée comporte sa part de vérité: en plus d’être les fruits de l’imagination d’écrivains qui interpellent et remettent en question le réel, les romans sont aussi parfois le lieu où panser — et penser— les plaies plus ou moins secrètes des personnages, ces doubles virtuels du lecteur qui accepte de se glisser dans leur peau. En guise d’exemples, ces récents titres d’Henri Lamoureux, d’Élise Fontenaille et d’Alain Chaperon.
Seul avec ses fantômes
Dès que sa bien-aimée «Sauvagesse» Catherine a été brutalement assassinée, Rémi, le héros d’Orages d’automne d’Henri Lamoureux, a sombré dans une sorte de dépression qui l’a rendu presque dangereux pour ses proches et pour lui-même. Ayant renoncé à ses idéaux et ses illusions de jeunesse, ce militant antinéolibéral et écologiste s’est isolé dans son «campe», quelque part en terre algonquine, «le temps de cicatriser [ses] plaies, de reprendre [sa] place dans la société des humains ou de la quitter définitivement.»

Nourri des idées de Marx et d’autres maîtres à penser de la gauche, notre homme cite volontiers les aphorismes de Sun Tsu, selon qui «sur la surface de la Terre, tous les lieux ne sont pas équivalents; il y en a que vous devez fuir, et d’autres qui doivent être l’objet de vos recherches; tous doivent vous être parfaitement connus.» Il va sans dire que ce qui vaut pour la géographie physique s’applique également à ces zones de la psyché du protagoniste qui ne lui sont pas forcément familières et qu’il sera appelé à explorer et à apprivoiser au même titre que les abords du parc La Vérendrye qu’il a choisi comme lieu de son ermitage.

Pour le guider dans son odyssée intime sur ce long et tortueux chemin qui le mènera au coeur de lui-même, Rémi pourra heureusement compter sur l’aide de sa Noémie ainsi que sur celle de sa dulcinée, l’indomptable Ève (dont on notera sans insister la portée symbolique du prénom). Il pourra également compter sur cette nature majestueuse qui lui offre refuge et miroir, à laquelle le romancier attribue des vertus thérapeutiques. Et sur ce canevas somme toute convenu, Henri Lamoureux a su composer le portrait émouvant de cet homme meurtri qui a «douloureusement franchi le mitan de sa vie» et qui devra faire le deuil de ce qu’il fut jusqu’alors pour mieux épouser ce qu’il sera désormais. Dans une écriture limpide comme l’eau d’un ruisseau, l’essayiste et socioéthicien qui signe ici son dixième roman revisite les grands thèmes humanistes qui lui sont chers, en évitant soigneusement les écueils du moralisme.

Le Monstre, à visage découvert
Au coeur de l’été, des nouvelles de Norvège ont ravivé le souvenir de la tragédie de Polytechnique. Sans établir des parallèles indus entre le détraqué islamophobe et antigauchiste d’Oslo et le misogyne délirant qui a fait quatorze victimes à Montréal le 6 décembre 1989, je n’ai pu m’empêcher de frémir à l’idée qu’il se soit écoulé quelques jours à peine entre ma lecture du roman d’Élise Fontenaille, L’homme qui haïssait les femmes, et le massacre du 22 juillet dernier.

Française, Élise Fontenaille s’était aussi inspirée d’un autre fait divers survenu au Canada pour son précédent roman, Les disparues de Vancouver. Habituée du Québec, elle a fait enquête afin de reconstituer ce jour fatidique où Marc Lépine, ici rebaptisé Gabriel Lacroix, est entré dans ce pavillon de l’Université de Montréal avec les intentions que l’on sait. On n’est pas loin de Truman Capote et de son fameux De sang-froid, encore que l’écriture de Fontenaille apparaisse par moments maniérée.

Multipliant les points de vue — celui du tueur, ceux des victimes et de leurs proches —, elle donne à son livre des airs de biopsie d’une société marquée par un certain discours antiféministe et par les difficultés d’intégration des communautés ethniques (elle prend la peine de rappeler que Lépine était d’origine algérienne). Mais alors qu’un Henri Lamoureux arrive à intégrer ses intuitions et réflexions d’essayiste organiquement dans le flot romanesque, Fontenaille bascule dans la lourdeur didactique: «Au Québec, les féministes sont des guerrières. Elles sont bien plus vindicatives que leurs consoeurs européennes, trop souvent dans la séduction, le dialogue: des féministes en dentelles.» Et quoique cette perspective extérieure sur ces événements qui ont marqué notre Histoire récente ne manque pas d’intérêt, le roman n’apporte en somme rien de neuf à notre compréhension de ce drame que nous connaissons pour l’avoir ressassé depuis vingt ans.

Le masque du héros
À cet homme qui haïssait les femmes dont Élise Fontenaille esquisse le portrait-robot, faudrait-il opposer cet autre qui vole à leur rescousse tels ces surhommes qui peuplent les comic books et dont Alain Chaperon relate les exploits sur un ton goguenard? Encore que ce premier ouvrage, Au secours des femmes déçues, ne trahisse aucune ambition autre que celle de nous faire rigoler des rapports parfois problématiques entre les sexes, surtout au chapitre des histoires de coeur…

Sous-titré «Les aventures de Sensuel Man», ce roman satirique nous présente quatre protagonistes féminins, Francine, Annette, Fabienne et Viviane, toutes aussi découragées des hommes. En amour, hélas, les messieurs se montrent souvent si maladroits, si imprévoyants, si peu attentifs aux demandes de ces dames. Pas étonnant alors que Viviane soit «une nouvelle sacrifiée à l’autel de la cruauté des hommes, au crucifix de leur manque d’écoute, au bûcher de leur manque d’empathie, à la potence de leur chiennerie. […] Comme elle regrettait d’avoir épousé un amoureux du hockey, un homme pour qui la femme n’était qu’accessoire…»

Survient le mystérieux Sensuel Man qui offre à ces malaimées ce dont elles ont rêvé sans jamais l’avoir demandé. Mais qui diable se cache derrière cet énigmatique alias? Et quelles chanceuses sauront profiter de ses dons fantastiques de virilité, d’esprit chevaleresque et de savoir-faire érotique? On l’aura compris, Chaperon tourne ici en dérision autant les aventures des super héros que les bluettes à l’eau de rose du genre qui ont initialement valu la gloire à Alexandre Jardin, avant qu’il entreprenne son mea culpa pour les supposés crimes de sa famille. Proche dans son propos du 37 ½ AA de Louise Leblanc (Prix Robert-Cliche, 1983), quoique moins audacieux du point de vue formel, Au secours des femmes déçues se révèle un petit divertimento amusant et sans prétention.




Bibliographie :
ORAGES D’AUTOMNE, Henri Lamoureux, Lévesque éditeur, 182 p. | 24$ L’HOMME QUI HAÏSSAIT LES FEMMES, Élise Fontenaille, Grasset, 180 p. | 29,95$ AU SECOURS DES FEMMES DÉÇUES, Alain Chaperon, Mots en toile, 180 p. | 19,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Littérature québécoise
  4. De nos blessures atteints