Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 107
De l’art de se raconter des histoires

De l’art de se raconter des histoires

Par Dominic Tardif, publié le 01/06/2018

E-confessions : je suis absolument incapable de respecter les dates de tombée déterminées par la rédactrice en chef de Les libraires. In-ca-pa-ble. Le cercle vicieux se met habituellement en branle grâce au précieux carburant de la procrastination, auquel s’additionne très rapidement celui de l’angoisse irrationnelle de ne plus du tout avoir ce qu’il faut dans ma caboche pour écrire une chronique comme celle-ci. Je n’ai habituellement d’autre choix, afin de ne pas sombrer dans le dégoût viscéral de moi-même, après huit courriels désespérés de la patronne, que de dédouaner la peur panique de ma propre médiocrité en convoquant le fantôme de figures de génie comme Hunter S. Thompson, maître ès ne pas envoyer ses articles à temps.

Saviez-vous que l’équipe du magazine Rolling Stone devait fréquemment assembler elle-même ses reportages à partir des pages plus ou moins confuses, plus ou moins lisibles, que faxait docteur gonzo quelques minutes avant que le couperet ne tombe? Encore pire : ses éditeurs devaient parfois carrément se rendre chez lui afin de lui arracher du corps les feuillets dus, tout en le ravitaillant en stimulants poudreux divers. (Le seul stimulant employé lors de la rédaction de cette chronique se présente dans une bouteille de plastique vert et répond au nom de Perrier.)

Voilà une fiction assez triste dans laquelle je me réfugie régulièrement, celle de ma propre exceptionnalité, afin d’échapper à la honte de mes nombreux atermoiements. Il serait plus honnête d’admettre que chacune de mes chroniques ne réinventera pas la critique littéraire contemporaine – vous les avez lues, je ne vous apprends rien –, mais il en faut du courage pour accepter la banalité de sa contribution au monde. (La rédactrice en chef de ce magazine paierait cher pour que je trouve en moi ce courage.)

Pourquoi je vous parle de tout ça à vous, plutôt qu’à mon psy? Je vous parle de tout ça parce que je sais que Simon Brousseau lira cette chronique – du moins je l’espère. Je sais que Simon Brousseau saura trouver de la compassion pour la laideur pas particulièrement originale de ma confession.

Le difficile jury de notre conscience
Il serait facile d’écrire que Les fins heureuses, le deuxième livre de Simon Brousseau, ausculte l’inavouable (les journalistes littéraires aiment beaucoup le verbe ausculter). Ce ne serait pas faux. Il faudrait quand même s’empresser d’ajouter que la force de ces nouvelles ne tient pas vraiment à l’ampleur de ce que leurs personnages nous avouent. Ce que l’être humain peine à avouer devant l’intime jury de sa conscience a souvent la ridicule allure d’une bénigne anecdote, d’une minuscule faille de caractère, observe plutôt ici celui qui signait Synapses en 2016. Rien de plus pénible que de considérer comme telles les fictions derrière lesquelles nous nous terrons afin de ne pas avoir à faire face à nos défauts, à nos carences, à nos angoisses et à nos peurs les plus irrationnellement ancrées.

E-confessions : j’amorçais ainsi ce texte en calquant certaines des portions les plus amusantes des Fins heureuses, trois chapitres dans lesquels une série de malheureux se prévalent de l’anonymat du web afin de révéler une part microscopique de gêne que visse à leur esprit un de leurs comportements incorrigibles.

« Je perds souvent patience avec mon chat », écrit l’un d’entre eux, repentant, oui, mais pas tant que ça. D’autres exemples : « Il m’arrive de tricher en faisant mes sudokus. » « Aujourd’hui, à la piscine, j’ai donné un coup de pied sur la tête d’un nageur, et je dois avouer que j’ai aimé ça. » « Je me masturbe en pensant à mes employées. » « Ça me démange, il faut que je me vante. » « Lorsqu’un de mes proches connaît du succès, je suis incapable de me réjouir avec lui. » « Vaniteux. Je suis va-ni-teux. »

En cataloguant les paresses morales que tolère la bibitte humaine moyenne lorsqu’elle inspecte sa gueule dans le miroir, Simon Brousseau met la noble fiction de la littérature au service de toutes celles que l’on se raconte au jour le jour de peur de crouler sous la honte, un ennemi qui, c’est bien connu, ne tue pas, mais dont les coups savent laisser de profondes cicatrices.

Quand le désespoir aveugle  
Simon Brousseau ne serait qu’un (très brillant) satiriste si son recueil ne s’employait qu’à nommer notre commun empressement à trouver des circonstances atténuantes à nos lâchetés ordinaires. Mais Simon Brousseau sait aussi le tragique de ces négociations que mène l’humain avec lui-même. Il sait que personne ne traverserait vivant une journée sans ces histoires que l’on se raconte. Elles sont le garde-fou nous préservant d’une trop violente haine de soi.

Dans Scam, la nouvelle la plus belle et bouleversante des Fins heureuses, une fille se souvient comment sa mère, veuve depuis quelques années, est tombée amoureuse d’un homme rencontré sur le Web. La suite emprunte son scénario à un reportage de J.E., mais la finesse avec laquelle Brousseau décrit ce à quoi se soumet cette femme afin d’éviter que son cœur ne se délite pour toujours, elle, ne pourrait mieux dire à quel point les mensonges auxquels on adhère entre nos deux oreilles comptent parmi les plus précieux alliés de l’instinct de survie.

« Je peux te voir, marchant jusqu’au guichet, frappée par un éclair de pensée, réalisant que tu t’apprêtais à confier beaucoup d’argent à un homme que tu n’avais encore jamais vu, puis tu as rejeté cette intuition en te disant que si Georges était un escroc, ta vie serait finie et tu n’aurais plus besoin de cet argent de toute façon. »

Et si nous n’étions rien de plus que la somme de toutes ces fictions de carton-pâte que nous plaçons entre le réel et nous, de peur d’être déçus de nous-mêmes? Que reste-t-il une fois que les événements ou un éclair de lucidité font voler en éclats les lunettes avec lesquelles nous contemplons la vulnérabilité de ce que nous sommes? 

Il ne reste dans le cas présent qu’un chroniqueur littéraire remettant encore une fois sa tartine en retard. Il ne reste qu’un chroniqueur littéraire forcé de reconnaître qu’il lui est bien commode de confondre paresse et génie.

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