Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 93
Ce nous qui nous lie

Ce nous qui nous lie

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/02/2016

Dans une entrevue accordée au magazine Woman’s Own en 1987, Margaret Thatcher lançait ce triste credo, qui semble avoir trouvé chez nous des échos dans les politiques de nos Harper, Charest, Couillard et cie : « Nous sommes arrivés à une époque où trop d’enfants et de gens […] rejettent leurs problèmes sur la société. Et qui est la société? Cela n’existe pas! Il n’y a que des individus, hommes et femmes, et des familles. » Encore heureux pour les idéalistes qu’il y ait une littérature dont le propos contredit cette position libertarienne et donne à lire en filigrane d’œuvres romanesques la nécessité d’une solidarité sociale qui n’est pas un frein à l’épanouissement individuel, au contraire, mais bien le tremplin de celui-ci.

Anton
Dans Un petit livre de Sergio Kokis, Anton Antonich Setotchkine enseigne langue et littérature russes à l’Institut de formation des maîtres de Moscou, à l’ère des premières purges staliniennes. En rangeant les mémoires de fin d’année de ses étudiants, il trouve le cadeau de grec que lui a laissé, sans malveillance aucune, la jeune Olga Komova : un petit livre, en l’occurrence, le roman Nous autres d’Ievgueni Ivanovitch Zamiatine (1884-1937), dont les œuvres hérétiques avaient attiré les foudres de la censure des gouvernements tsariste puis socialiste.

Publié à l’étranger en 1924, interdit en URSS, Nous autres reste le plus célèbre opus de Zamiatine. Campé dans une société future dirigée par un État Unique, qui régit toute activité humaine, ce roman d’anticipation préfigure Le meilleur des mondes (1932) d’Huxley, 1984 (1949) d’Orwell, Un bonheur insoutenable (1970) de Levin et autres cauchemardesques contre-utopies. Paniqué à l’idée de se retrouver en possession du livre interdit, Anton cède néanmoins à la tentation de le lire. Peu enthousiasmé par le style ou les personnages, le professeur reconnaît la pertinence des réflexions de Zamiatine sur la nature du bonheur et le dilemme moral lié à celui-ci. À son grand malheur, la disparition mystérieuse de son étudiante le place dans la mire des autorités, qui ont mis la main sur l’exemplaire du sulfureux cadeau, ce qui vaut à notre héros de se retrouver dans les rouages d’un système répressif qui broie toute pensée ou parole dissidente.

C’est mené avec érudition et souci du détail historique dans cette écriture élégante que l’on connaît. Si bien mené que le titre apparaît à la fin comme une boutade, un trompe-l’œil : ce nouvel ouvrage de Kokis n’est pas plus « un petit livre » que ne le fut Nous autres en son temps. Kokis n’écrit pas de « petits livres » et je doute même qu’il en connaisse la recette. Dans ce roman corrosif, il nous offre une critique de toutes les dictatures, y compris de ce totalitarisme doux et pseudo-démocratique du tout-à-la-consommation, doublé d’un vibrant éloge de la puissance subversive de la littérature.

Oscar P.
Dans la Petite Bourgogne des années de la dépression, Brad P., fils d’immigrants caribéens, possède le don d’arrêter la pluie, de retarder le coucher du soleil et de solliciter l’été en jouant ragtimes et boogie-woogies sur le piano familial. Son frère cadet Oscar, qui peine à maîtriser la trompette, lui envie ses pouvoirs fabuleux. Lorsque Brad est emporté par la tuberculose, Oscar, que la maladie a épargné, prend la place de son aîné au clavier et fait montre d’une virtuosité sans pareille qui lui confère un statut de héros dans son modeste faubourg, aux prises avec le racisme au quotidien.

« Promets-moi d’être celui qui brille le plus dans le firmament du piano jazz », lui dit son père Josué, comprenant qu’Oscar a choisi sa vocation. En proie au doute, surtout à l’écoute de son idole Art T., le phénoménal pianiste s’impose néanmoins au sein d’un prestigieux orchestre blanc, à la radio nationale, aux côtés des stars américaines du jazz d’après-guerre, et… On connaît la suite, pour peu qu’on se soit intéressé à Oscar Peterson, première vedette internationale du jazz issue du Canada. Mais cette familiarité avec son histoire ne permet pas d’anticiper les péripéties d’Oscar, quatrième roman de Mauricio Segura. Car le romancier a choisi l’esprit plutôt que la lettre de cette mythique trajectoire. Faisant fi de la réalité historique, il signe ici une sorte d’improvisation sur la vie du compositeur d’« Hymn to Freedom », ponctuée de riffs spectaculaires dans une écriture flamboyante.

Ni biographie ni portrait romancé, Oscar est une fable aux accents de réalisme magique, dans les pages de laquelle l’on reconnaîtra des personnages réels qui ont croisé la route du vrai Peterson, en marge de laquelle Segura souligne l’apport indispensable de la communauté dans l’émergence d’un talent de la trempe d’Oscar P.

Bluma et Joe
Businessman prospère à la tête d’une entreprise de nettoyage de déchets industriels, Joe Krueger prend une sabbatique pour passer du temps auprès de sa mère, dont il a promis d’enregistrer et d’écrire le récit de vie. Fille d’un émigré ayant fui la Russie tsariste pour devenir bootlegger, Bluma Goldberg a grandi dans les rues du Chicago des années de la prohibition; avec sa cousine Bella, elle formait un duo de scène fictif, Les Débutantes, lié par un pacte de complicité éternelle dont ni l’une ni l’autre ne soupçonnait la portée.

Dans La fille qui parlait à la lune, David Homel retrace autant les années de jeunesse de cette fille délurée et un brin fumiste par nécessité que l’éveil à la création de son fils néophyte en écriture. Résolu à tenir les rênes de son « livre », l’apprenti écrivain devra faire des choix éditoriaux, combler les ellipses et lacunes dans les confessions de sa mère, en gommer les contradictions. Ici, l’invention se déploie dans la recherche de la vérité; à travers la création, Joe apprend non seulement à mieux aimer sa mère, mais aussi se découvrir lui-même. Par le biais de ce double roman initiatique, Homel postule l’importance de la filiation, de la mémoire et de sa transmission dans la constitution individuelle et collective. De cette confrontation avec le passé de sa mère, Joe ressort évidemment grandi, tout comme le lecteur, comblé par la maestria du romancier.

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