Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 117
Au grand bingo de la vie

Au grand bingo de la vie

Par Dominic Tardif, publié le 10/02/2020

Humble réflexion sur la façon dont on parle des littératures autochtones, inspirée par On pleure pas au bingo, premier roman de Dawn Dumont.

Parce qu’il semble que lire ne soit pas encore l’activité la plus en vogue au monde, les défenseurs de la littérature rivalisent d’arguments plus ou moins retors afin de convaincre ceux qui n’auraient pas encore été foudroyés par la bonne nouvelle de la lecture de lâcher Netflix et de s’y mettre. Vous avez ainsi sans doute déjà entendu un de ces optimistes clamer que la littérature n’est rien de moins que la plus formidable manière d’entrer en contact avec des cultures qui nous seraient étrangères, de visiter des lieux qui nous seraient autrement inaccessibles et d’apprendre à connaître l’Autre avec un a majuscule s’il vous plaît.

Loin de moi, évidemment, l’idée de contester ces très défendables théories. Reste que si j’avais à nommer ce que la littérature nourrit en moi, je vanterais moins comme elle nous permet de marcher dans les souliers de l’autre, que sa capacité à nous rappeler à quel point nos angoisses et nos aspirations sont sensiblement les mêmes que celles des autres habitants de cette planète.

Mon enfance ne pourrait pas être plus différente que celle de Dawn Dumont qui, gamine, sera trimballée par sa mère de ville en village, au gré de ses séparations et de ses réconciliations avec son mari, le père de Dawn. Il y avait pourtant longtemps que je ne m’étais pas autant reconnu dans un livre que dans On pleure pas au bingo, premier roman de l’actrice, humoriste et autrice crie des Plaines.

Vous avez, comme moi, grandi en région? Il n’est pas impossible que vous souscriviez à rebours au sarcasme qui assaille la narratrice d’On pleure pas au bingo, au moment où elle quitte avec sa famille la réserve d’Okanese en Saskatchewan pour la petite ville de The Pas au Manitoba. Une petite ville qui « se fait appeler “La porte du Nord”, comme si c’était quelque chose que les gens recherchaient. L’expression “porte d’entrée” est mal choisie. The Pas, avec son cinéma qui présentait un seul film à la fois, ses épiceries qui ne vendaient pas de légumes frais et ses centres communautaires dédiés à la sainte religion du hockey, fermait plus de portes qu’elle n’en ouvrait. Bien sûr, The Pas avait bien d’autres choses à offrir : les occasions ne manquaient pas d’y porter des tuques, des passe-montagnes et des combines ».

Je le répète : ma jeunesse n’a absolument aucun rapport avec celle de Dawn Dumont. Mon père n’est pas alcoolique. Le petit Blanc que j’étais n’a, comme de raison, pas goûté au racisme dans la cour de son école primaire. Je n’ai jamais fait mes besoins dans un goguenot. Mais je ne peux m’empêcher de me reconnaître dans ces premiers émois amoureux, dans cette dépendance aux livres et dans cette tendresse pour sa mère, que raconte Dawn Dumont. Le charme et l’intelligence de ce roman tiennent d’ailleurs beaucoup à sa narration, dans laquelle se font à la fois entendre la voix d’une enfant qui découvre le monde autour d’elle et celle d’une jeune adulte, émue par la lucidité précoce de la gamine qu’elle était.

Je ne peux m’empêcher de me reconnaître dans le plus émouvant, et plus amusant, chapitre d’On pleure pas au bingo, celui qui donne son titre au roman. Une jeune Dawn y accompagne sa mère au bingo, comme j’ai si fréquemment accompagné ma grand-mère maternelle dans une de ces salles paroissiales tout en camaïeu de brun, où le bonheur consistait pour un après-midi à manger un petit sac de chips au ketchup Humpty Dumpty et à siroter un Pepsi.

J’oserais dire que je n’ai rien lu d’aussi poignant en 2019, tant Dawn Dumont parvient à montrer avec précision comment le bingo confère aux membres de sa famille une impression momentanée d’emprise sur leur destinée, ce qui n’est pas sans ironie compte tenu de la nature hasardeuse de ce jeu. Sans trop appuyer, Dawn Dumont érige le bingo en métaphore de cette étrange relation qu’entretiennent avec l’espoir ceux sur qui le malheur s’est acharné.

Nous voici donc attablés en compagnie de ces femmes et ces hommes qui se répètent comme un mantra (masochiste) que la chance ne leur sourit jamais et que ce n’est pas ce soir que ça va changer : « Le but, c’était d’en arriver à un tel état de désenchantement que l’annonce miraculeuse du bon numéro créait un sentiment d’élévation encore plus grand et plus rapide. » Ces femmes et ces hommes, ce sont les proches de Dawn Dumont, mais c’est aussi ma grand-mère maternelle, qui n’a bien sûr pas connu l’horreur des pensionnats autochtones, mais qui, comme trop de femmes de sa génération, a davantage subi que vécu sa vie.

Ce que je cherche à dire est ridiculement banal, mais permettez-moi de l’écrire quand même, ne serait-ce que parce que le discours que l’on tient au sujet des littératures autochtones, malgré des intentions généralement nobles, peut finir, je le crains, par desservir ses meilleurs auteurs, ses meilleures autrices.

S’il n’est jamais inutile de rappeler ce que les peuples autochtones de ce pays continuent d’endurer de violences et d’injustices, et s’il est clair que la littérature peut provoquer des prises de conscience, il y a parfois dans la façon dont les médias allochtones font la promotion des cultures autochtones comme une façon de suggérer que de les fréquenter constitue une bonne action, voire un geste réparateur à poser afin de racheter des siècles de colonialisme. Le misérabilisme se trouve souvent moins dans les fictions autochtones que dans le regard que journalistes et lecteurs aiment poser sur ces fictions.

Il faudrait par exemple plutôt dire, et redire, l’irrésistible humour que contiennent les livres de Drew Hayden Taylor, de Leanne Betasamosake Simpson, de Naomi Fontaine ou de Dawn Dumont. Je n’ai pas autant ri en lisant un roman, en 2019, qu’avec On pleure pas au bingo entre les mains.

Il faut lire des auteurs et des autrices autochtones pour apprendre à connaître leur culture, et pour mesurer ce que leurs peuples ont vécu d’atroce, mais aussi parce que leurs littératures comptent actuellement quelques-uns des meilleurs auteurs et autrices au Québec et au Canada. Il faut lire On pleure pas au bingo parce que c’est un grand livre.

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