Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 98
À chacun sa fin du monde

À chacun sa fin du monde

Par Dominic Tardif, publié le 12/12/2016

Dans le gouffre de sociétés tutoyant la fin du monde, les personnages aux abois de David Clerson et Christian Guay-Poliquin traversent les secousses nombreuses d’apocalypses personnelles.

Ma blonde, sous les couvertures, se gratte furieusement les avant-bras. Pourquoi, Tardif, nous racontes-tu ça? Parce que ça a rapport avec un des livres dont je vous parle dans cette chronique. Ma blonde se gratte furieusement les avant-bras parce que je lui lis à voix haute le dernier chapitre du deuxième et plus récent roman de David Clerson.

Mais quelle est la cause de ses démangeaisons? Elles sont à porter au compte des descriptions de « grincements de carapaces et d’élytres, d’écoulements baveux et de claquements de pinces » émaillant En rampant, un livre qui à vue de nez contient plus de bibittes que la biographie du fondateur de l’Insectarium de Montréal, Georges Brossard.

Ce n’est bien sûr pas par accès de sadisme que je déclame ce passage d’une dizaine de pages à madame, mais plutôt par fascination pour ce crescendo à la fois euphorisant et anxiogène, au cours duquel Clerson se livre à un fougueux corps à corps avec un monde menaçant d’engloutir tout rond son narrateur, qui refuse pourtant de se laisser complètement noyauter par la noirceur. « Et je ne sais pas s’il y a des raisons d’espérer », se demande-t-il, à bout de souffle.

Certes moins lesté d’images à haute teneur symbolique que son premier roman Frères, sorte de fable seapunk où seuls les liens fraternels résistent aux assauts d’un univers en déliquescence, En rampant accumule néanmoins les références – bibliques, politiques, entomologiques – pour composer un tableau aussi baroque et sibyllin qu’ensorcelant. 

Samuel et Abel, deux garçons sans père, explorent sur leur vélo la campagne avoisinant leur village des Cantons-de-l’Est. Avec les asticots qu’ils cueillent dans la bouche d’un raton laveur en putréfaction, les enfants se jurent fidélité. « Nous les avions écrasés entre les paumes jointes de nos mains gauches et nous nous étions déclarés frères-vers pour l’éternité. » Ce pacte, c’était avant qu’Abel soit happé par une camionnette et perde l’usage de ses jambes. Il se réveillera après plusieurs mois de coma, la voix presque éteinte.

Les camarades nouent dès lors en murmure un dialogue autour des insectes dont la vie les obnubile. Ils font rouler dans leur bouche des mots étranges en s’initiant à la franc-maçonnerie et à la Rose-Croix. Comme s’il était symbiotiquement lié à son ami handicapé, Samuel sent parfois le bas de son corps s’engourdir.

Comment David Clerson parvient-il à transporter ce personnage, quelque 150 pages plus tard, sur une place Taksim étouffée dans les gaz lacrymogènes de la répression, pendant le mouvement protestataire turc de 2013? Parlons d’un tour de force. Après avoir déménagé à New York avec sa blonde primatologue, écrit un best-seller entremêlant une pléthore de théories conspirationnistes et tendu la main à Abel, devenu le gourou d’un groupe sectaire, Samuel se laissera aspirer par la spirale de la décadence, comme il avait laissé les fourmis phagocyter son appartement.

Vous aurez compris que David Clerson appartient à une trop rare catégorie de courageux écrivains, jamais aussi à l’aise que dans les bras de l’ambiguïté. En multipliant les éléments de récit et les ruptures de ton, l’écrivain s’agenouille devant l’autel de mystères qu’il aspire autant à éclaircir qu’à vénérer. Portrait sinistre et colérique d’une époque aux abois, où ne pas céder à la paranoïa exige une combativité de tous les instants, En rampant cueille dans les ruines du désastre des fulgurances d’une foudroyante beauté, aussi bien dire des raisons d’espérer. 

Insolent hiver
L’hiver, par jour de grandes tempêtes de février, fouette parfois le visage comme un insolent avant-goût de l’apocalypse.Comment ne pas ainsi s’étonner que si peu d’écrivains aient flairé, à l’instar de Christian Guay-Poliquin, le fort potentiel dystopique de la saison la plus longue pour en subvertir l’imaginaire, trop souvent réduit au bucolique. Dans Le poids de la neige, le froid et les flocons deviennent les complices d’une société en crise, jugulée par des pénuries et des pannes diverses.

« Avec la longue-vue, je peux voir que la neige atteint quarante et un centimètres. Je considère la blancheur du décor pendant un instant puis me laisse choir sur mon lit en fermant les yeux. Merveilleux, me dis-je. Nous allons désormais pouvoir mesurer notre désarroi», se désole le narrateur du deuxième roman de Guay-Poliquin, annoncé comme une suite du Fil des kilomètres (qu’il n’est cependant pas impératif d’avoir préalablement lu).

En route vers le village de ses origines afin de renouer avec son père agonisant, un homme subit un grave accident. À la douleur de ses membres constellés de plaies s’ajoutera le choc de la mort de son paternel. À qui le confier? se demande au village la vétérinaire (!) qui le soigne. Le vieux Matthias, « installé en haut de la côte », est rapidement élu. En échange de sa coopération, il pourra dans quelques mois monter à bord d’une caravane qui lui permettra de rallier la grande ville et de retrouver sa femme.  

Dans En attendant Godot, deux clochards espèrent la venue salvatrice d’un homme porteur de changement. Dans Le poids de la neige, cet homme, c’est le printemps, qui n’en finit plus de ne pas arriver et qui contraint les deux colocataires d’infortune aux recours les plus désespérés. Les livres grâce auxquels Matthias conjure le désœuvrement serviront ainsi bientôt à alimenter le feu qui garde la maisonnée au chaud. 

Grâce à une écriture lancinante et hypnotique, Christian Guay-Poliquin confine son lecteur à l’engourdissement, ainsi qu’à ce genre d’éblouissement que procure la longue contemplation d’un champ couvert de neige. À mesure que les jours, toujours trop brefs, s’écoulent, la tension s’installe entre Matthias et son hôte. La solidarité se dissout-elle au contact du froid et de la crise? semble constamment s’inquiéter l’écrivain, alors que dans la glace apparaît le reflet d’une société où règne un délétère chacun-pour-soi.

« Nous sommes dans le ventre de l’hiver, dans ses entrailles. Et, dans cette obscurité chaude, nous savons qu’on ne peut jamais fuir ce qui nous échoit. » Espérons que collectivement nous échoit bientôt autre chose que la froideur éternelle d’un monde pris sous la glace des apocalypses que nous craignons.

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