Chroniques

Littérature policière

Le libraire - Numéro 84
Vie, mort et résurrection du héros de polar!

Vie, mort et résurrection du héros de polar!

Par Norbert Spehner, publié le 08/09/2014

En 1893, Arthur Conan Doyle commet un impardonnable crime de lèse-polar : il fait mourir Sherlock Holmes dans la nouvelle intitulée « La solution finale », publiée dans le Strand. Le roi des détectives affronte son ennemi juré, le professeur Moriarty, et les deux dégringolent mortellement dans les chutes de Reichenbach, en Suisse. La publication de ce texte iconoclaste déclenche de vives réactions dans le monde entier.

Des milliers de lecteurs protestent vigoureusement, le Parlement est saisi de l’affaire et la propre mère de l’auteur tance vertement son fils indigne! Devant la baisse des ventes du Strand, la pression du public indigné et les vitupérations de son éditeur, Conan Doyle est obligé de « ressusciter » son héros dont on connaît maintenant le fabuleux destin d’archétype immortel, repris ad nauseam dans des centaines, voire des milliers de pastiches. En 1975, c’est Agatha Christie qui met fin à la carrière de son détective, l’illustre Hercule Poirot qui meurt d’une crise cardiaque dans Poirot quitte la scène. Depuis, nombre d’autres protagonistes importants du polar contemporain sont allés rejoindre le panthéon sélect des détectives populaires tombés au champ d’honneur du crime. Åke Edwardson a noyé son commissaire Erik Winter après une dizaine d’enquêtes. Elizabeth George s’est attiré l’ire de milliers de fans en « assassinant » la femme de l’inspecteur Lynley. Karin Slaughter a supprimé le sympathique shérif Jeffrey Tolliver dans un attentat à la bombe, et Henning Mankell a mis fin aux enquêtes du très populaire commissaire Kurt Wallander en le plongeant dans les affres de l’Alzheimer. La liste des héros défunts est longue et n’en finit pas de s’allonger...

Pour un écrivain de polars, supprimer de manière radicale un héros ou un protagoniste important est un sport extrême qui n’est pas sans risque : perte de popularité, baisse des ventes, coup de grâce d’une série qui fonctionnait, etc. Avec la conséquence qu’il est parfois obligé de ramener le personnage, quitte à justifier ou à expliquer sa disparition provisoire par un tour de passe-passe plus ou moins ingénieux dont ces créateurs ont le secret.

À la fin de Fantôme Jo Nesbø laisse son héros Harry Hole dans une situation des plus précaire : Oleg, le fils de son amie Rakel lui tire dessus à bout portant, le touchant de trois balles, dont une à la tête. Harry est-il mort? Gravement blessé? Au début de Police, le récit suivant, Nesbø joue de finesse avec les nerfs du lecteur. L’histoire commence en l’absence de son héros, mais il est vite question d’un mystérieux patient passablement amoché qui gît dans le coma dans une chambre d’hôpital à Oslo. L’identité de cet homme est soigneusement protégée pendant une bonne partie de l’intrigue, ce qui incite le lecteur à croire qu’il s’agit de Harry. Pendant ce temps, un tueur s’en prend systématiquement à des policiers qui sont assassinés à la date anniversaire et sur les lieux de crimes non élucidés. Quelqu’un s’attaque à l’institution elle-même et l’ancienne équipe de Harry Hole est réquisitionnée pour traquer le tueur. Mais seul Harry a l’expérience nécessaire pour confronter et démasquer un meurtrier en série. C’est alors que l’on apprend ce qui est vraiment arrivé lors de la confrontation entre Hole et Oleg! Toute une surprise... et un sacré soulagement pour les lecteurs qui portaient le deuil du personnage. Police est un des meilleurs polars de cette série nordique. L’histoire est complexe, avec deux intrigues qui se recoupent, Harry, le miraculé, en profitant pour régler quelques comptes laissés en suspens dans le roman précédent.

Phénomène de synchronicité rare, alors que Nesbø « supprimait » provisoirement Harry Hole, James Lee Burke faisait subir le même sort à l’inspecteur Dave Robicheaux et à son acolyte Clete Purcell. À la fin de L’arc-en-ciel de verre, les deux complices sont pris dans une fusillade et le dernier paragraphe laisse clairement entrevoir leur fin tragique. Pourtant, on les retrouve dans Creole Belle, ayant miraculeusement survécu – quoique passablement amochés – à l’échange de tirs au cours duquel ils ont abattu tous leurs ennemis. Au début du roman, Robicheaux est encore à l’hôpital.

L’intrigue de Creole Belle a la même structure narrative que les polars précédents de la série : Robicheaux et Purcell sont confrontés à une riche famille sudiste dont les membres corrompus sont des assassins et des déviants sexuels. Le grand-père de ce clan est un ancien tortionnaire nazi, un pervers et un sadique de la pire espèce. Mais cette fois, ce sont les enfants des héros qui volent la vedette, notamment Alafair, la fille de Robicheaux, et Gretchen, la fille de Clete Purcell, devenue une redoutable tueuse à gages qui a un contrat pour abattre Purcell et tous les membres de la famille Robicheaux. On sent que les héros sont fatigués et que, s’ils ont eu de la chance cette fois, elle ne sera pas éternelle. Polar de la nostalgie, dans lequel beauté et horreur marchent main dans la main, avec ses personnages forts et nuancés et son écriture souvent poétique, Creole Belle est une œuvre accomplie qui a valu à son auteur d’être qualifié à juste titre de « Faulkner du roman noir ».

Parmi les personnages mythiques de la littérature policière qui n’en finissent plus de mourir et de ressusciter, il y a bien sûr Jack l’Éventreur, à la fois tueur réel et protagoniste fictif de centaines de polars plus ou moins réussis. Dans Jack, l’auteur québécois Hervé Gagnon propose une approche originale de cette sanglante affaire, en imaginant qu’après sa disparition de Londres, à l’automne 1888, le tueur refait surface à Montréal, trois ans plus tard, en assassinant des prostituées dans le Red Light. Joseph Laflamme, jeune journaliste pigiste se lance sur les traces du plus célèbre des tueurs en série. Amoureux d’une jeune prostituée, ce Rouletabille en herbe craint pour la vie sa belle. Dans ce polar historique solidement documenté, Gagnon propose une solution ingénieuse et originale à cette énigme plus que centenaire. Bien connu pour ses romans jeunesse, il fait ici une incursion remarquable dans le polar pour adultes. En dosant habilement l’action, le suspense et les faits réels, il nous offre une histoire qui accroche dès les premières pages jusqu’au dénouement qui réserve une dernière surprise. Quant à Jack, il meurt une fois de plus... Mais pour combien de temps?

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