Chroniques

Littérature policière

Les libraires - numéro 116
Suspense et morts violentes : quelques variations sur le thriller actuel

Suspense et morts violentes : quelques variations sur le thriller actuel

Par Norbert Spehner, publié le 09/12/2019

Qu’est-ce qu’un thriller? Inspiré du mot anglais « thrill », qui signifie « frisson », c’est un sous-genre du polar qui s’est écarté radicalement du récit à énigme classique (Conan Doyle, Agatha Christie, etc.) pour privilégier des œuvres riches en suspense ayant pour but d’exciter les nerfs du lecteur par la violence des scènes, la prédominance de l’action et la cruauté de ses protagonistes.

Apparu d’abord en Angleterre, il désigne alors des romans d’aventures, mâtinés d’espionnage, comme L’énigme des sables (1913) d’Erskine Childers, ou Les trente-neuf marches (1915) de John Buchan. Par la suite, le mot est adopté pour qualifier les romans d’espionnage classiques d’Eric Ambler, Graham Greene (pour les différencier de ses œuvres « littéraires »), Somerset Vaughan ou Edgar Wallace. Peu après la Première Guerre mondiale, le mot traverse l’Atlantique pour caractériser le roman noir américain tel qu’il était pratiqué par Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Mickey Spillane et autres adeptes de ce sous-genre qui reflète la violence du milieu urbain et de la pègre (c’est l’époque de la Prohibition et du grand banditisme). Après la Seconde Guerre mondiale est appelé « thriller » tout récit qui privilégie l’action violente et qui s’adresse à un public friand de sensations fortes, avec pour conséquences l’apparition de thématiques nouvelles comme les histoires de tueurs en série, les polars de médecine légale avec leurs multiples scènes d’autopsie très graphiques, et autres atrocités toutes destinées à ébranler les lecteurs!

Longtemps réticents à son adoption, les auteurs francophones ont fini par en faire la formule la plus populaire du moment grâce, entre autres, à des auteurs comme Ian Manook. Grand voyageur, journaliste et directeur d’une société de communication, Ian Manook a fait une entrée remarquée dans le monde du polar en 2014 avec ses trois « thrillers mongols » (Yeruldelgger, Les temps sauvages, La mort nomade). En 2018, il amorce une série islandaise avec Heimaey. Quoiqu’intéressant, ce polar avait un petit côté « guide du routard islandais » agaçant, avec de longues descriptions pittoresques pas forcément compatibles avec la formule trépidante d’un thriller. Heureusement, on ne retrouve rien de tout cela dans Askja, le deuxième volet de sa saga. Le côté exotique d’une Islande brute et sauvage subsiste, mais toutes les descriptions sont parfaitement intégrées à l’action qui ne manque pas. L’inspecteur Kornélius Jakobson, au physique de troll, déjà rencontré dans le roman précédent, en est cette fois le personnage principal. À peine remis des émotions fortes vécues dans le récit précédent, le voici à nouveau aux prises avec des affaires pour le moins singulières. Dans le désert de cendres de l’Asjka, un jeune garçon prétend avoir vu le cadavre d’une jeune femme. Mais le corps a disparu et sur la scène de crime présumée ne reste que quelques effets personnels et des traces de sang. Ailleurs, près de Reykjavik, des promeneurs ont trouvé une culotte de femme, des traces de sang et une bouteille de vodka vide. Deux crimes sans cadavre et sans témoin, dont on va accuser deux individus sans mémoire : dans le premier cas, le suspect est un vieil homme marginal atteint de la maladie d’Alzheimer, dans l’autre, un gardien de nuit victime d’un black-out à la suite d’une cuite monumentale! Pour compliquer les choses, un sniper fou, armé d’un fusil de commando, se met à canarder des sites touristiques, sans faire de victimes… Quelles sont ses motivations? Y a-t-il un lien avec les étranges scènes de crime précédentes? Mystère! Conteur émérite, l’auteur manie à la perfection l’art difficile de retenir constamment l’attention de son lecteur, de toujours relancer l’action, le tout avec des personnages étonnants, dont ce Kornélius, une forte tête, à la carrure d’athlète, aux intuitions fulgurantes et aux amours tourmentées, qui exaspère sa hiérarchie avec ses méthodes peu orthodoxes!

Ancien journaliste, avec trente ans de métier, Rick Mofina fait partie de ces quelques rares auteurs de polars canadiens dont les livres sont traduits en français. Il a déjà publié dix de ses thrillers, dont le dernier en date, Dernière limite, est le deuxième d’une intéressante série mettant en scène la journaliste Kate Page, l’héroïne de l’excellent suspense L’ange (en)volé, paru chez le même éditeur au début 2019. Kate est toujours obsédée par la disparition de sa jeune sœur Vanessa lors d’un grave accident survenu dans les Rocheuses, vingt ans plus tôt. Son corps n’a jamais été retrouvé. Persuadée que sa sœur a échappé à la mort, Kate va tenter coûte que coûte de la retrouver, même si l’espoir est mince. Cette quête désespérée va prendre un nouveau tournant quand Ed Brennan, policier dans une petite ville du nord de l’État de New York, prend contact avec elle. Dans les décombres d’une grange incendiée, on a découvert le corps carbonisé d’une femme et un pendentif semblable à celui que porte Kate! C’est le début d’une enquête et d’une aventure mouvementées qui mettent Kate et les policiers sur les traces d’un tueur en série particulièrement retors et intelligent. Pas de temps morts ni de lourdes descriptions susceptibles de nuire au suspense : l’action de ce page turner est continue et déboule selon les codes d’un bon thriller.

Variante « western contemporain » du thriller, À sang perdu, premier roman de Rae DelBianco, est un polar noir qui n’est pas sans rappeler les premières œuvres d’un Cormac McCarthy. Wyatt et sa jumelle Lucy vivent seuls sur le ranch familial en Utah, après que Lucy eut accidentellement abattu son père lors d’une partie de chasse. Quand leur troupeau, dont dépend le sort du ranch, est décimé par « la fille », une sauvageonne armée jusqu’aux dents, Wyatt se lance à sa poursuite. Douze jours de traque au cours de laquelle il devra affronter des motards junkies, des cartels de drogue sanguinaires et des coyotes affamés. Pendant cette équipée sauvage, pleine de bruit et de fureur, il devra cependant faire alliance avec « la fille » (on ne connaîtra jamais son nom) pour survivre aux attaques des bandits, puis aux rigueurs d’une longue marche dans le désert avec, comme seul moyen de subsistance, du sang de coyote. Wyatt espère retrouver Lucy, son âme sœur, son seul amour, et le terrible secret qui risque de les séparer. Un premier thriller puissant et haletant dont l’action violente se déroule au cœur d’une nature grandiose et inhospitalière où chacun lutte pour sa survie!

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