Chroniques

Littérature policière

Les libraires - Numéro 110
Shakespeare, exotisme et autres variations sur  le roman noir

Shakespeare, exotisme et autres variations sur le roman noir

Par Norbert Spehner, publié le 10/12/2018

Preuve, s’il en est, de la richesse et de l’originalité de ce genre populaire, le roman policier n’a cessé de se diversifier au cours des dernières années, avec l’apparition de sous-genres comme le « noir domestique » avec ses antihéroïnes névrosées et ses familles dysfonctionnelles, le « noir rural » et ses décors champêtres sinistres et reculés, ou encore le polar dit « exotique », dont les intrigues se situent dans des environnements singuliers, pittoresques et dépaysants.

Il a aussi été l’objet d’initiatives originales comme cette participation d’écrivains réputés à une expérience inédite baptisée « Hogarth Shakespeare Project » initiée par les éditions anglo-saxonnes Hogarth. Elles ont proposé à des auteurs contemporains de diverses nationalités d’adapter en roman les pièces les plus célèbres du dramaturge anglais Shakespeare. L’auteure canadienne Margaret Atwood a choisi La tempête, Tracy Chevalier, une Américaine spécialisée dans le roman historique, a opté pour La mégère apprivoisée, et ainsi de suite. Deux auteurs de polars ont relevé le défi, soit Gillian Flynn (Les apparences, 2012) qui a adapté Hamlet, et le Norvégien Jo Nesbø, célèbre pour sa série mettant en vedette l’inspecteur Harry Hole, qui s’est intéressé à Macbeth, la pièce la plus sanglante du barde de Stratford-sur-Avon.

L’action de cette tragédie se déroule en Écosse médiévale, sous le règne de Macbeth (1040-1057), mais Nesbø la transpose dans une petite ville minière d’Écosse, dans les années 70 (Macbeth, Gallimard). Noyée dans les brumes, la bourgade couleur de suie n’a pas de nom et respire la misère avec ses usines désaffectées. L’ambiance est glauque, les forces policières locales sont brutales et corrompues. Les drogues font des ravages, notamment le « bouillon », une sorte de crack distribué par le gang d’un puissant baron de la drogue qui se fait appeler Hécate. Les choses vont changer avec l’arrivée de Duncan, le nouveau préfet de police qui compte bien ramener l’ordre dans ce haut lieu de la criminalité en faisant le ménage dans les rangs de la police et en éliminant les divers clans mafieux, dont celui de Hécate ! Pour ce faire, il va nommer l’inspecteur Macbeth à la tête de la Garde, une unité d’intervention d’élite. Dévoré par l’ambition, ex-consommateur de substances illicites, Macbeth est un personnage au passé trouble, qui est manipulé par sa maîtresse, la redoutable Lady, patronne de casino, ayant de grands projets pour son amant, notamment celui d’assassiner Duncan et de prendre sa place, ce qu’il fera sans remords. De son côté, Hécate va attiser les vieilles rancœurs et les rivalités au sein même de la police pour semer la pagaille, alors que le meurtre de Duncan entraîne une sanglante réaction en chaîne. Tout ça finira dans un terrible bain de sang ! À quelques détails près, Nesbø s’est donc heureusement inspiré de la pièce de Shakespeare pour en faire un excellent roman noir à haute tension dramatique, récit dans lequel on retrouve la plupart des personnages de la pièce originale dans un contexte moderne de thriller.

Depuis la vague du polar scandinave (Henning Mankell, Stieg Larsson, Arnaldur Indridason et compagnie), on a constaté chez les lecteurs un goût prononcé, un intérêt certain pour les récits dont l’intrigue se passe ailleurs. Parmi les exemples récents, on peut citer le thriller scientifique Boréal (Denoël, 2018), de la Française Sonja Delzongle qui situe l’action au Groenland, ou Qaanaaq (La Martinière, 2018) de l’auteur français Mo Malø (un pseudonyme) dont l’intrigue est plantée dans les mêmes décors glacés. Même chose pour l’écrivain français Ian Manook qui a connu un énorme succès avec sa trilogie Yeruldelgger (Albin Michel, 2012), nous ayant fait découvrir la Mongolie. Ce même Manook s’est aventuré au Brésil, avec Matto Grosso (Albin Michel, 2017), et plus récemment en Islande dans Heimaey (Albin Michel). En 1973, Manook a fait un voyage dans ce pays de volcans et de glace, à travers des paysages extraordinaires quasi extraterrestres qui sont le décor sauvage de son thriller qui raconte le road trip mouvementé d’un voyageur français et de sa fille. Quarante ans après avoir fait le tour de l’Islande, Jacques Soulniz refait le voyage avec sa fille Rebecca. Mais leur visite des hauts lieux touristiques de l’île ne se passera pas comme prévu. Un drame du passé va rattraper Soulniz et, à son corps défendant, il va être entraîné dans une affaire complexe de vengeance, alors que sa fille est kidnappée. Intervient alors un curieux personnage, le policier Kornelius, lui-même aux prises avec la mafia lituanienne. Heimaey est un récit complexe et prenant qui baigne dans une atmosphère de légendes nordiques pour le moins originales.

Pas d’exotisme dans Les traîtres du camp 133 (Alire), un polar historique de l’auteur canadien Wayne Arthurson, mais une touche certaine d’originalité avec une intrigue qui se déroule dans un contexte historique assez peu connu. Arthurson place son récit dans un camp de prisonniers allemands situé à Lethbridge (Alberta) en juin 1944. Dans ces immenses camps des Prairies, ce sont les détenus qui gèrent les lieux sous la surveillance vigilante de l’armée canadienne et dans le respect de la hiérarchie allemande. Le sergent Neumann est le chef de la Sécurité civile. Il est assisté par le jeune caporal Aachen, un rescapé de l’enfer de Stalingrad. Les deux hommes vont enquêter sur la mort suspecte d’un certain capitaine Mueller, soupçonné d’être un communiste. Neumann conclut qu’il s’agit d’un meurtre, malhabilement camouflé en suicide. Mais qui a tué le capitaine Mueller? La recherche de la vérité s’avère ardue alors que la liste des suspects possibles ne cesse de s’allonger. Parce qu’il osait critiquer les tactiques militaires de Hitler, Mueller était détesté par les fanatiques du régime, dont certains n’hésitent pas à supprimer les traîtres. Si Neumann reconnaît les méthodes radicales des SS, il soupçonne aussi certains membres de la Légion étrangère, un groupe de la Wehrmacht, ainsi que des sous-mariniers de la Kriegsmarine. Cet excellent huis clos policier est aussi une passionnante leçon d’histoire. On y découvre l’existence de ces camps, leur surprenant mode de fonctionnement, et Wayne Arthurson sait ménager la tension dramatique tout au long de ce récit des plus intéressants. Un auteur à découvrir!

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