Chroniques

Littérature policière

Le libraire - Numéro 90
Scène de crimes : l’Afrique noire

Scène de crimes : l’Afrique noire

Par Norbert Spehner, publié le 08/09/2015

Au cours des dernières années, on a vu apparaître sur les rayons des librairies un certain nombre de romans policiers dont l’intrigue se situe en Afrique subsaharienne, écrits par des auteurs du continent comme Malla Nunn (Swaziland), Vamba Sherif (Liberia), Roger Smith (Afrique du Sud), Michael Stanley (Afrique du Sud), Deon Meyer (Afrique du Sud), Mike Nichol (Afrique du Sud), Kwei Quartey (Ghana), Unity Dow (Botswana) ou par des gens qui ont des liens avec l’Afrique comme Taylor Stevens, Lin Anderson ou Alexander McCall Smith, pour ne nommer que les plus récemment traduits. Tendance ou mode passagère? Désir d’évasion, d’exotisme? Peu importe les raisons, l’Afrique, terre de violence, de conflits, de guerres civiles, est un terreau propice et une source d’inspiration inépuisable pour la littérature du crime.

Selon Lydie Moudileno, professeure à l’Université de Pennsylvanie qui s’est toujours intéressée aux littératures de genre africaines et en particulier au polar, « tous les ingrédients du roman d’espionnage se trouvaient dans l’univers colonial : la vision manichéenne du monde, le mystère d’un espace caractérisé par son opacité, où prolifèrent donc les énigmes, le sexe, la violence, les intérêts financiers, la corruption, la présence policière, mercenaire et paramilitaire et les organisations de type mafieuses, les trafics illicites, l’univers urbain et les intérêts internationaux ».

De tous les pays du continent, l’Afrique du Sud est sans doute la plus grande pépinière d’écrivains de polars avec des figures de proue comme Deon Meyer, Lauren Beukes, Roger Smith ou Mike Nichol. Un taux de criminalité très élevé, une violence endémique, la tentation du totalitarisme, la corruption, etc., nombreux sont les problèmes criants auxquels est confrontée la société sud-africaine qui a du mal à composer avec l’héritage brutal de l’apartheid. Alors que Deon Meyer affiche un optimisme relatif quant à l’avenir de son pays, il en va tout autrement de Mike Nichol. Dans Du sang sur l’arc-en-ciel, il dresse un portrait très peu reluisant de cette société post-apartheid dont il évoque les magouilles, la corruption généralisée, les règlements de compte, les trafics divers et la difficile réconciliation entre Blancs et Noirs. Le récit met en scène un détective privé nommé Fish Pescado dont l’occupation favorite est le surf. Sa petite vie peinarde prend une tournure plus tragique quand il accepte d’enquêter pour sa belle amie Vicki. Il s’agit de découvrir la vérité sur la mort accidentelle d’un jeune homme lors d’une course de voitures illicite. Mais l’affaire met en cause l’ex-directeur de la police nationale, aux sales antécédents : il est lié aux terribles escadrons de la mort, dont on suit les sinistres exploits à rebours et en parallèle, toutes choses que la nouvelle « nation arc-en-ciel » aimerait oublier ou passer sous silence. Mais la vengeance, on le sait, est un plat qui se mange froid et Pescado va découvrir, à son corps défendant, que certaines personnes n’ont jamais pardonné les crimes du passé et sont bien décidées à faire payer les coupables. Rapidement, les cadavres s’accumulent, alors que le détective découvre les dessous peu reluisants de cette affaire empoisonnée. Inspiré de faits réels, ce roman noir, qui a parfois des allures de thriller, flirte aussi avec le récit historique. Qualifié à juste titre « d’étoile montante du polar sud-africain », l’auteur et journaliste Mike Nichol vit au Cap, là où se déroule l’action de son polar.

 

Après L’heure du chacal, paru en 2013, De roche et de sable de Bernhard Jaumann est le deuxième volet de la série mettant en vedette l’inspectrice Clemencia Garises, de la police de Windhoeck en Namibie. L’affaire est complexe, car elle a des ramifications politiques qui entravent le travail des policiers. Une bande de voleurs, des tsotsis, a attaqué la ferme de Steinland, et Gregor Rodenstein, un fermier d’origine allemande, a été assassiné. Son fils Thomas a disparu! Qui pouvait bien en vouloir à ce fermier sans histoire? Des Noirs ont-ils voulu venger des décennies de domination blanche, parce que cette ferme prospère symbolise la réussite des Blancs au détriment des « vrais » Namibiens qui rêvent de devenir propriétaires? Et quel rôle a joué le nouveau ministère des Affaires foncières et de la Relocalisation dans toute cette histoire? Les divers témoignages proposent des versions très différentes des faits tragiques de cette nuit fatidique. À partir de cet épisode sanglant, l’auteur retrace l’histoire de la colonisation de la Namibie par les colons allemands. En plus d’une intrigue qui accroche le lecteur, l’intérêt du polar de Jaumann provient en grande partie de son personnage principal. Clemence Garises est une belle jeune femme (elle a 31 ans) issue du township de Katutura, réservé aux habitants noirs. Elle déteste le manque de professionnalisme de ses collègues et, surtout, le racisme à peine masqué des Blancs. Une série intéressante, instructive et qui ne manque pas d’action. Originaire d’Allemagne, Bernard Jaumann vit à Windhoeck, en Namibie.

Polar coup-de-poing, Dust de Sonja Delzongle a pour cadre le Kenya. Hanah Baxter, une profileuse de renom de New York, est appelée en renfort par Ti Collins, le chef de police de Nairobi. Elle est loin de se douter que son voyage en Afrique va la mener au cœur des ténèbres. Les autorités locales nagent en plein mystère : un tueur est à l’œuvre et son mode opératoire défie toute analyse. De ses nombreuses victimes, on ne retrouve que du sang humain répandu en forme de croix. Les corps ont disparu, ils sont introuvables. Il ne reste que de la poussière rouge. Rapidement, après examen de plusieurs scènes de crime, et avec des méthodes très peu conventionnelles (qui frisent la magie!), Hanah Baxter arrive à résoudre une partie de l’énigme. Puis, une jeune femme albinos est décapitée à la machette en pleine rue. Le tueur a emporté la tête ainsi qu’un bras qu’il va revendre à un sorcier local, car les organes et les corps d’albinos valent une vraie fortune sur le marché des talismans. Plus l’enquête progresse et plus les protagonistes mesurent l’ampleur de l’immonde trafic qui fait de plus en plus de victimes, et cela, avec la complicité de personnages très influents dans les hautes sphères du gouvernement et de l’administration. Ce polar de Delzongle (née en 1967 d’un père français et d’une mère serbe) fait partie de ces œuvres qui vous rentrent dans le corps, vous ébranlent, vous laissent pantois! Pour faire une image forte, on dira que la dame a le clavier tranchant et ne fait pas dans la dentelle. Certaines scènes sont tout simplement ahurissantes! Ne le lisez pas et vous manquerez peut-être le polar de l’année!

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