Chroniques

Littérature policière

Les libraires - Numéro 102
Polars : quatre nuances de noir

Polars : quatre nuances de noir

Par Norbert Spehner, publié le 28/08/2017

Depuis son apparition, en 1841, sous la plume d’Edgar Allan Poe, le récit policier n’a cessé d’évoluer, de se transformer en multipliant les sous-genres. Cette évolution s’est faite principalement selon deux axes historiques et thématiques. D’abord exercice intellectuel et ludique (la résolution d’une énigme criminelle) dans les œuvres des maîtres du genre comme Conan Doyle, Agatha Christie et autres John Dickson Carr, il a subi une mutation radicale aux États-Unis dans les romans noirs dits « hard-boiled » [durs à cuire] de Raymond Chandler, William Burnett ou Dashiell Hammett, qui ont imposé un certain réalisme en s’intéressant au côté sombre de l’âme humaine et cela dès les années 20, en pleine prohibition, alors que la pègre régnait sur les bas-fonds des grandes villes. Au cours des années 1930-1940, il a continué à évoluer avec la multiplication des variantes narratives : le suspense (William Irish, Boileau-Narcejac), le thriller judiciaire (Erle Stanley Gardner), les romans de procédure policière, et, après la Deuxième Guerre mondiale, le polar historique, le polar ethnologique, etc. Un deuxième facteur important de l’évolution du genre a été l’introduction de nouveaux thèmes dont l’apparition a souvent été conditionnelle au développement de la médecine légale, à l’apport des nouvelles technologies (cellulaires et ordinateurs) et au renouveau constant des techniques policières.

Cette transformation du polar est particulièrement perceptible dans le roman dit de procédure policière qui accorde moins d’importance au héros unique – comme le brillant détective des polars à énigme – mais souligne l’importance du travail d’équipe. C’est le cas dans L’affaire Isobel Vine, de l’auteur australien Tony Cavanaugh. L’enquêteur principal s’appelle Darian Richards. Pendant seize ans, il a été à la tête de la brigade des homicides de Melbourne. Il est tiré de sa retraite par son ami, le chef de police Copeland Walsh qui lui confie la tâche quasi impossible de découvrir la vérité à propos d’un fait divers jamais résolu : la mort mystérieuse d’Isobel Vine, il y a de ça vingt-cinq ans. L’affaire a été classée sans suite et Richards doit tenter de déterminer s’il s’agit d’un suicide, d’une strangulation accidentelle attribuable à un jeu sexuel qui aurait mal tourné, ou d’un meurtre.

Pour ce faire, le policier exige la présence de Maria Chastain et d’Isosceles, d’anciens équipiers en qui il a toute confiance. Pour les flics modernes, progrès oblige, il est impensable de travailler sans cellulaires, sans caméras de surveillance ou ordinateurs. Or Isosceles est un as de l’informatique qui va jouer un rôle important dans cette enquête épineuse – un « cold case » typique – qui s’avère particulièrement délicate. Il y a quatre policiers parmi les suspects potentiels et l’un d’eux doit succéder à Walsh. Ce n’est qu’après un travail de longue haleine, beaucoup de patience, de minutie (et un peu de chance!) que la fine équipe arrivera enfin à trouver la vérité sur la fin tragique de la jeune femme.

Si dans le roman dit « policier » les écrivains mettent en lumière le travail des enquêteurs et des représentants de la loi, de l’ordre et de la justice, dans le roman dit « noir » les projecteurs sont plutôt braqués sur les gangsters, les malfrats, les tueurs, les escrocs et autres criminels endurcis. Amqui, premier polar d’Éric Forbes, en est l’exemple parfait. Étienne Chénier, libraire de son état, est aussi un meurtrier. Libéré de prison, bien avant sa peine, dans des circonstances pour le moins louches, il a un vieux compte à régler. Son « OK Corral » personnel aura lieu dans sa ville natale d’Amqui dans la vallée de la Matapédia. Sa vengeance, il a eu quatre ans pour y penser, mais dès sa sortie de prison, les ennuis commencent et c’est un périple sanglant qui débute, une cavale désespérée parsemée de cadavres. Lancés à sa poursuite, les policiers Denis Leblanc et Sophie Duguay de la police de Montréal ignorent qu’ils ont affaire à un personnage froid et impitoyable qui déjoue toutes leurs manœuvres. Le côté subtilement réjouissant et pervers de ce roman noir est que le lecteur finit par adopter le point de vue du criminel jusqu’à souhaiter qu’il réussisse à s’en tirer. Quant au dénouement plutôt jouissif de cette histoire sanglante, il est loin d’être moral!

Autre catégorie résolument moderne, le thriller est un genre de récit qui privilégie l’action, le tout pimenté d’une bonne dose de suspense, avec parfois, en prime, une bonne énigme. Dans Le jour du chien, de Patrick Bauwen, un spécialiste de ce genre de récit que les Anglo-Saxons qualifient de « page-turner » [un livre captivant dont on ne peut s’empêcher de tourner les pages], l’histoire est racontée par Chris Kovak, un jeune médecin qui a vécu un drame horrible : sa femme a été assassinée trois ans plus tôt, poussée sous le métro par un psychopathe surnommé Le Chien. Un soir, Kovac est blessé par balle dans le métro. L’agression est filmée par un téléphone portable et sur la vidéo, retransmise sur internet, Kovac reconnaît sa femme parmi les passagers. Bien décidé à la retrouver et à connaître la vérité, il se jette dans une enquête à haut risque. Kovac est loin de se douter que le tueur présumé de son épouse est en chasse de son côté, car il n’accepte pas que sa proie lui ait échappé. Dès les premières lignes de ce récit mené à train d’enfer, le lecteur se laisse entraîner dans cette affaire palpitante, riche en rebondissements et dont certains épisodes parmi les plus dramatiques se jouent dans les lieux sombres de la capitale française : les profondeurs du métro ou les sinistres catacombes, jusqu’au dénouement qui laisse pantois.

Dernier sous-genre en date, le « noir domestique » – d’abord popularisé en 2012 par Gillian Flynn, avec son best-seller Les apparences, puis par Paula Hawkins, avec La fille du train (2015) – est apparu en réaction contre la violence graphique de certains polars contemporains, avec comme public cible un lectorat majoritairement féminin, plus friand de suspense psychologique que d’autopsies juteuses. Dans Cet été-là, Lee Martin donne la parole à plusieurs narrateurs qui ont tous été impliqués, d’une manière ou d’une autre, dans un drame survenu trente ans plus tôt : la disparition jamais expliquée de la petite Katie Mackey, âgée de 9 ans. Partie à la bibliothèque pour rendre des livres, elle n’était jamais rentrée chez elle. Parmi les protagonistes présents en ce jour fatidique, on retrouve le frère de Katie, son professeur – un personnage très louche –, la veuve d’un homme soupçonné du kidnapping, et quelques voisins. À travers ces diverses confessions, le lecteur est amené peu à peu à reconstituer le drame. Mais le chemin de la vérité est semé d’embûches, car les affirmations, les observations ou les remarques des uns sont parfois démenties, voire contredites par le témoignage d’un autre, et le lecteur, de plus en plus frustré, en arrive à détester ces témoins peu fiables qui ont tous des choses à cacher ou à se reprocher. Quelqu’un connaît la vérité, mais il faut attendre la fin du récit et un ultime rebondissement pour comprendre enfin ce qui s’est réellement passé ce jour-là et quel était le rôle exact de chacun des personnages. Bel exemple de roman à suspense, avec une tension dramatique parfaitement maîtrisée, Cet été-là, premier roman de Lee Martin, a été sélectionné pour le prix Pulitzer du meilleur roman.

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