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Polars polaires: le modèle suédois

Polars polaires: le modèle suédois

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 09/12/2005
La Suède a une longue tradition de littérature policière. Depuis les années 60 et la fameuse série de l’inspecteur Beck, publiée chez 10/18 par le tandem Maj Sjöwall et Per Whalöo, de nombreux auteurs ont atteint une reconnaissance internationale. Reposant presque toujours sur des enquêtes minutieuses, les polars suédois ont souvent en filigrane le souci de mettre en lumière les causes de la criminalité et l’importance du facteur humain. Romans de procédures, certes, mais également romans critiques ancrés dans une réalité sociale très éloignée de l’image de réussite du modèle nordique.
Le maître

Ainsi, Henning Mankell, le maître incontesté du genre en Suède, nous propose un inspecteur irascible, désabusé et solitaire, Kurt Wallander, qui est aussi un humaniste cultivé et attachant. Chaque roman de Mankell nous en apprend davantage sur la vie du héros (son divorce, son grand amour, sa fille, la mort de son père) et ses petites lâchetés. Avant le gel marque un tournant dans l’œuvre de l’auteur suédois puisque la fille de Wallander, Linda, fraîchement sortie de l’école de police, s’installe temporairement chez son père avant de prendre son poste au commissariat de la petite ville d’Istad. Les rapports entre le père et la fille sont explosifs : ils sont aussi têtus et mal embouchés l’un que l’autre ! Cette fois-ci, Wallander est confronté à une série d’incidents macabres : des cygnes puis un taureau aspergés d’essence et brûlés vif ; des cathédrales incendiées. Wallander est inquiet, et son intuition se trouve confirmée lorsqu’on découvre le corps d’une femme, décapitée, les mains tranchées, jointes comme pour prier, à coté d’une Bible. De son coté, Linda Wallander, impatiente de prendre son poste, est secouée par la disparition d’une ancienne amie et intriguée par son comportement lorsque cette dernière réapparaît. Naturellement, les enquêtes du père et de la fille finiront par se recouper et s’orienter vers une étrange secte de chrétiens fanatiques.

Un autre roman bien écrit et bien construit pour Henning Mankell qui, en introduisant le personnage de Linda, redonne de la vigueur à son oeuvre.


Le prétendant

Mankell est peut être le maître du roman policier suédois, mais Åke Edwardson le talonne de près, particulièrement avec son dernier roman, Je voudrais que cela ne finisse jamais. Si Edwardson partage avec l’auteur d’Avant le gel les valeurs humanistes et le constat sombre sur l’avenir de la Suède, il met cependant en scène un commissaire fort différent, Éric Winter, qui est jeune, dandy et séduisant. Il peut de plus être dur et quelquefois violent. Officiant à Göteborg, deuxième plus grande ville de Suède, il est partisan du travail d’équipe et utilise les compétences de chacun de ses hommes. Cette fois, Winter enquête sur le meurtre d’une jeune fille retrouvée dans un parc, où un autre meurtre avait eu lieu cinq ans plus tôt. Un troisième survient et la pression monte : Winter dispose de peu d’indices, sinon celui que le meurtrier semble utiliser une laisse. Inlassablement, le commissaire relit le dossier et les interrogatoires jusqu’à ce qu’il trouve un lien entre les trois victimes. L’action s’accélère alors et une sombre histoire de dépravation, de désespoir et de folie émerge. Les personnages (même les secondaires) sont bien campés, l’écriture est efficace, l’enquête est crédible et captivante. Que demander de plus ?


Les aspirants

Ils sont au nombre de trois : Håkan Nesser, Liza Marklund et Leif G. W. Persson, qui se révèle le plus cynique. Son commissaire, Lars Martin Johansson, n’a-t-il pas la réputation d’être « le seul flic suédois honnête » ? En effet, la police, dans son roman La Nuit du 28 février, est sérieusement compromise, et ce, à tous les échelons : incompétence, alcoolisme, brutalité et moralité, tout y passe. L’auteur y va même de piques à Mankell sur la rareté des amateurs de musique classique ou d’opéra (comme à Istad !) dans la police suédoise. L’histoire imaginée par Persson commence par le suicide d’un journaliste américain, du moins c’est ce que l’enquête de police a conclu. Mais comment une chaussure a-t-elle pu tomber quelques secondes plus tard que le corps du malheureux, qui s’était précipité d’une tour, tuant net le chien du seul témoin ? C’est ce mince fil que suivra Johansson. L’enquête dévoilera une vaste histoire de corruption, d’espionnage et de compromission dans laquelle toutes les strates du pouvoir se trouvent mêlées. Le romancier est criminologue. Il connaît bien la police de Stockholm, et sa fiction repose sur un événement réel. On y constate que les politiciens canadiens n’ont pas le monopole des cadavres dans le placard ! Et on pourrait même croire, en refermant ce livre, que quelques lignes de cocaïne sont une frivolité !

La vie libre de Léopold Verhaven, ex-champion de Suède de ski de fond déchu pour dopage, n’aura pas duré longtemps. Après avoir été incarcéré pendant vingt-quatre ans pour le meurtre de deux femmes, crime dont il s’est toujours clamé innocent, il est assassiné dès sa sortie de prison. L’inspecteur Van Veeteren, chargé de l’affaire, entreprend de fouiller le passé du coureur et découvre de larges trous dans l’enquête de police qui a conduit l’athlète en prison. Commence alors un travail de moine pour retrouver les acteurs d’alors et faire la lumière sur cette affaire sordide. Håkan Nesser, l’auteur de Retour à la grande ombre, nous sert une enquête solide et crédible doublée d’un bon suspense.

Enfin, exception à la règle de la procédure, Liza Marklund met en scène une journaliste, Annika Bengtzon, dont les enquêtes dévoilent les grands maux de la société suédoise : pornographie, escroquerie religieuse, panique entretenue du terrorisme…. Dans Meurtre au château d’été, Annika est appelée à couvrir le meurtre de Michelle Carlsson, une grande et excentrique vedette de la télévision. Une raison plus personnelle la pousse à agir : disculper une amie accusée du meurtre. Elle plonge alors dans l’univers d’un «talk show» télévisé, Château d’été, le genre d’émission-spectacle creuse qui, sous couvert d’information, n’a qu’une visée : la recherche de cotes d’écoute (le Tout le monde en parle suédois !). Annika découvre un monde de cynisme, de jalousie et de haine, et finit par débusquer le véritable coupable. Cette héroïne est attachante, l’écriture est vive, le suspense bien dosé et le sujet, explosif. Bref, un bon moment de lecture !

Soulignons que Henning Mankell et Håkan Nesser ont vu leurs romans adaptés à la télévision suédoise. Souhaitons que ces séries arrivent un jour de l’autre coté du cercle polaire !


Bibliographie :
Avant le gel, Henning Mankell, Seuil, coll. Policiers, 440 p., 31,95 $ Je voudrais que cela ne finisse jamais, Åke Edwardson, JC Lattès, 392 p., 32,95 $ La Nuit du 28 février, Leif G. W. Persson, Presses de la Cité, coll. Sang d’encre, 527 p.,34,95 $ Retour à la grande ombre, Hakan Nesser, Seuil, coll. Policiers, 290 p., 29,95 $ Meurtre au château d’été, Liza Marklund, Du Masque, 360 p., 32,95 $
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