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Polars: la dure loi des séries

Polars: la dure loi des séries

Par Norbert Spehner, publié le 12/11/2010
Une des différences marquantes entre un genre populaire comme le polar et la littérature générale, c’est le phénomène des séries, avec un héros récurrent (Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Harry Bosch, etc.), que les lecteurs retrouvent avec plaisir d’une aventure à l’autre. Il est donc essentiel de publier ces œuvres dans l’ordre chronologique afin de permettre de bien suivre l’évolution des personnages principaux. Malheureusement, depuis quelques années, des éditeurs peu soucieux des intérêts de leurs lecteurs traduisent les séries policières dans le plus grand désordre. C’est ainsi qu’ils ont fait subir les derniers outrages aux œuvres de Henning Mankell ou de Ian Rankin, pour ne citer que les exemples plus connus. Malgré les protestations, cette pratique saugrenue continue de plus belle et il est impérieux de la dénoncer chaque fois que cela est possible. Il est extrêmement frustrant de lire une histoire dans laquelle les personnages font des allusions à des événements qui se sont produits dans les livres précédents, lesquels ne sont pas encore disponibles en français! Dans certains cas extrêmes, c’est la compréhension même de l’intrigue qui est en jeu...
Shanghai Moon est le premier roman de S. J. Rozan publié en traduction, mais c’est le neuvième d’une série mettant en vedette Lydia Chin, une détective d’origine chinoise, et son collègue et associé Bill Smith. Conséquence immédiate : le lecteur reste dans un certain flou en ce qui concerne les relations entre ces deux personnages. Ils se sont réconciliés, certes, mais où, quand et comment s’étaient-ils séparés? Mystère! L’action du roman se passe à New York, en 2009, mais la toile de fond de l’intrigue concerne un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale. Un peu avant l’éclatement du conflit, pour échapper aux persécutions nazies, des familles juives d’Allemagne, d’Autriche, de Pologne et de Lituanie ont trouvé refuge dans un ghetto de Shanghai où s’entassaient près de 25 000 réfugiés et les familles chinoises les plus pauvres de la ville. Lydia Chin est mandatée pour retrouver des bijoux de grande valeur ayant appartenu à Rosalie Gilder, une réfugiée du ghetto disparue après la guerre. Un de ces joyaux, baptisé « La Lune de Shanghai », suscite bien des convoitises et l’enquête de Chin s’avère des plus périlleuses, alors que les cadavres s’accumulent. Un récit bien mené, avec une trame historique intrigante, des personnages intéressants, mais qui, comme nombre de polars contemporains, souffre un peu d’obésité et foisonne de détails inutiles.

Le diable de verre, d’Helene Tursten, est le deuxième roman publié en traduction, mais le cinquième de la série! (Le premier traduit, Le torse de verre, était en fait son troisième!) À Göteborg, l’inspecteur Irene Huss enquête sur un triple assassinat : le pasteur Sten Schytellius, sa femme et leur fils Jacob ont été abattus d’une balle dans la tête. Des pentagrammes inversés ont été tracés avec le sang des victimes sur les écrans des ordinateurs, dont on a soigneusement effacé les disques durs. La présence de ces symboles ésotériques, l’incendie récent d’une chapelle par un groupe sataniste et les recherches du pasteur sur certaines sectes bizarres semblent désigner les membres d’un culte. Mais Irene Huss n’en est pas vraiment convaincue. Rebecka, la soeur de Jacob, unique survivante de la famille, détient la clé du mystère. Ce que découvrent les flics n’est rien de moins qu’abominable, avec un dénouement crève-cœur! Un polar puissant, nettement meilleur que le précédent, même s’il n’a rien de typiquement suédois. Et puisqu’il est question de polars venus du froid, je me permets de signaler un ouvrage de référence tout à fait remarquable, soit le Dictionnaire du roman policier nordique, de Thierry Maricourt, qui présente tous les auteurs nordiques traduits en français, avec un panorama historique et critique des œuvres publiées dans chacun des pays. Un livre très instructif et fort bien conçu.

L’ensemble des polars de Lynda La Plante a été publié de manière tout à fait aléatoire, mais l’éditeur a tout de même respecté l’ordre chronologique des enquêtes d’Anna Travis. Entre cœur et raison est le troisième volume de cette série. Anna Travis et l’inspecteur-chef James Langdon vivent ensemble. Cette relation aussi passionnelle que conflictuelle est mise à rude épreuve quand Langdon est gravement blessé lors de l’arres­tation d’un suspect. Toute la première partie du récit ressemble à un médiocre roman Harlequin, Travis tentant de remonter le moral d’un Langdon colérique, révolté, égoïste, imbuvable, obsédé par une idée fixe : retrouver son agresseur! Dans la deuxième partie, nettement plus intéressante, l’affaire de meurtre sur laquelle travaille Anna Travis va rejoindre celle de l’agression de son supérieur. Leurs vies professionnelle et privée s’affrontent et le dénouement des plus dramatiques est la partie la plus forte de ce polar inégal trop enlisé dans les problèmes sentimentaux des personnages.

Rendons à César ce qui appartient à François Guérif, éditeur de Rivages! Voilà un homme qui ne plaisante pas avec l’ordre de parution des séries qu’il traduit. Jass est bien le deuxième volet de la remarquable série d’enquêtes du détective créole Valentin St. Cyr, rencontré dans Courir après le diable. À la Nouvelle-Orléans, en 1909, quatre musiciens de « jass » ont été assassinés à Storyville, le quartier chaud de la Nouvelle-Orléans. Toutes les victimes ont joué dans le même groupe, dont le dernier membre se cache. St. Cyr veut enquêter sur cette affaire, mais il s’attire l’hostilité de la police, du maire et de son patron, le tout-puissant Anderson. Quand une jeune femme qu’il protégeait est tuée à son tour, St. Cyr passe outre les avertissements et se lance sur la piste des assassins. Jass est un roman sensuel, envoûtant, qui évoque la naissance du jazz et reconstitue l’ambiance unique de la Nouvelle-Orléans du début du siècle dernier, sur fond de vaudou, de bourbon, de bordels exotiques et de meurtres sanglants. Mais comme rien n’est jamais parfait, nous signalerons tout de même que c’est Courir après le diable qui a remporté un Shamus Award et non Jass, comme le prétend l’éditeur, et que ces deux romans ne font pas partie d’une trilogie, puisque qu’une quatrième enquête de St. Cyr est parue en 2009!


Bibliographie :
Shanghai Moon, S. J. Rozan, Le cherche midi, 490 p. | 34,95$ Le diable de verre, Helene Tursten, Michel Lafon, 324 p. | 29,95$ Dictionnaire du roman policier nordique, Thierry Maricourt, Encrage, 240 p. | 39,95$ Entre cœur et raison, Lynda La Plante, Le Masque, 428 p. | 29,95$ Jass, David Fulmer, Rivages, 362 p. | 34,95$
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