Chroniques

Littérature policière

Les libraires - Numéro 104
Montréal : Scènes de crime entre fiacres et cônes orange!

Montréal : Scènes de crime entre fiacres et cônes orange!

Par Norbert Spehner, publié le 11/12/2017

En 1972, dans Les récréants, un essai sur le roman policier, Jean-Marie Poupart, lui-même auteur de quelques romans noirs, faisait le constat pessimiste suivant : « Des écrivains d’ici se sont essayés au roman policier. Maurice Gagnon, Bertrand Vac (avec la médiocrité qui caractérise invariablement ses écrits), René Chicoine. Résultat : fiasco. La concurrence de l’extérieur semble trop forte! D’autres évoqueront l’incompétence de notre police : paraît-il qu’on réussit mal à imaginer une investigation menée par un inspecteur de Montréal! » Depuis, les choses ont bien changé et Poupart serait certainement le premier surpris de constater à quel point le polar québécois a progressé en nombre et en qualité. Quant aux grandes villes de la province, elles sont devenues des scènes de crime très prisées, notamment Montréal et Québec. Même si la Capitale nationale a la réputation d’être une ville bourgeoise, sans histoire, peuplée de fonctionnaires affables, avec un faible taux de criminalité, il n’en reste pas moins que l’histoire de la ville ne manque pas d’épisodes sanglants, de crimes répugnants ou d’activités illicites pouvant inspirer les auteurs de noir. Ainsi les intrigues des polars de Chrystine Brouillet, Laurent Laplante ou Jacques Côté ont pour cadre cette ville de Québec. Toutefois, c’est Montréal qui tient la vedette dans le polar québécois contemporain.

Dans les années 20 à 40, la métropole était considérée comme la Babylone du Nord alors que les voisins du Sud, soumis aux restrictions sévères de la prohibition, venaient se défouler sur la Main et dans le quartier du Red Light, célèbre pour ses bordels, ses cabarets et ses maisons de jeu. C’est dans le contexte sulfureux de ces années 20 que Marie-Ève Bourassa, par exemple, situe sa trilogie« Red Light » (VLB, 2016), mettant en vedette son personnage d’Eugène Duchamp, opiomane taciturne et infirme de guerre qui évolue dans ce quartier à la réputation douteuse avec sa faune bigarrée, son alcool de contrebande et ses activités illicites. Dans Tout homme rêve d’être un gangster (Québec Amérique, 2013), Jean Charbonneau raconte l’ascension et la chute d’un caïd canadien-français et de sa famille dans le quartier dit de La Main dans les années 40. C’est dans cette même période que se situent les enquêtes du détective Stan Coveleski, de Maxime Houde. Son plus récent polar, La vie rêvée de Frank Bélair, n’appartient pas à cette série, mais se passe aussi à Montréal, à la même période. Hommage avoué au film noir des années 40-50, ce récit met en scène Frank Bélair, heureux propriétaire du Blue Dahlia, un cabaret à la mode, célèbre pour ses danseuses à la cuisse légère. Bélair est un ancien taulard repenti qui a purgé six années de pénitencier après un hold-up qui a mal tourné. Tout irait bien dans le meilleur des mondes s’il n’avait pas de très mauvaises fréquentations. Son cabaret, il l’a eu grâce au soutien financier de Monsieur Rourke, un boss de la mafia locale dont le fils Terry, un psychopathe incontrôlable, est un ami de Frank. Les choses vont singulièrement se gâter quand les liens tissés avec la famille Rourke vont devenir une nuisance, un piège potentiellement mortel. Dans ce roman (très) noir, on trouve une intéressante reconstitution de la vie nocturne trépidante de cette Main mythique à une époque où quelques flics intègres et incorruptibles tentent de nettoyer le quartier et la ville de ses éléments indésirables.

En  2014, Hervé Gagnon a fait une entrée remarquée sur la scène du polar québécois avec Jack (Libre Expression), premier d’une série policière historique avec le personnage de Joseph Laflamme, journaliste au Canadien, un quotidien publié à Montréal à la fin du XIXe siècle. Laflamme réapparaît dans quatre autres titres, mais dans Chemin de croix, Gagnon délaisse le décor historique du Montréal des fiacres pour celui, plus contemporain, des nids-de-poule, des cônes orange et des chantiers inachevés. Sarcastique, son détective Patrick Kelly ne manque pas de critiquer sévèrement la soi-disant « ville intelligente », allant jusqu’à la comparer aux villes syriennes bombardées! Amateur de whiskys fins et de musique blues, Kelly, un ex-flic sans ambition, traumatisé par une bavure, enchaîne les petits boulots minables : traque de maris volages ou de petits fraudeurs. Un jour, il se voit confier une étrange mission par Claire Black, une religieuse atypique qui lui demande de récupérer un vieux crucifix ayant, paraît-il, servi à invoquer le diable. D’abord hésitant face à une demande aussi insolite, Kelly se laisse convaincre par la promesse d’une rémunération substantielle. A priori anodine, l’affaire va se révéler plus dangereuse que prévu quand le détective sera confronté à un groupe de satanistes qui entraînent de jeunes fugueuses dans des rites innommables. Par ailleurs, on découvre les corps écorchés de personnes âgées dans les églises de Montréal. Confronté aux caprices de sa fille adolescente et agressé par un membre de la secte, Patrick Kelly songe à abandonner. Mais Claire Black a d’autres plans pour notre antihéros, que son passé de flic va rattraper de manière fulgurante! Autant à l’aise dans le passé (Hervé Gagnon est historien) que dans le présent, l’auteur maîtrise parfaitement cette intrigue menée tambour battant et qui réserve plus d’une surprise, dont une description pour le moins pittoresque du Montréal contemporain, faite à travers les propos acerbes et cyniques de son personnage.

Autre point de vue sur la ville... L’auteur anglo-québécois Peter Kirby, qui vit à Montréal, nous propose, selon les dires de Kathy Reichs, « une traversée saisissante des profondeurs sombres et brutales de Montréal » dans Vague d’effroi, un premier polar mettant en vedette l’inspecteur Luc Vanier. À la veille de Noël, alors qu’un froid glacial s’abat sur la métropole, un tueur énigmatique s’en prend à des itinérants, ce qui amène les enquêteurs à visiter les soupes populaires ou cette véritable cour des Miracles que sont les abris de fortune dans lesquels se réfugient les plus démunis de la société et dont ils font une description hallucinante. Mais, très vite, leurs enquêtes les amènent à se tourner plutôt vers les hauts lieux de la société québécoise dont ils débusqueront les magouilles et la corruption avant de mettre au jour certains secrets peu reluisants de l’Église catholique ainsi que les liens avec le tueur de sans-abri.

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