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Le « gay » polar

Le « gay » polar

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 01/03/2003
Le secret d’un bon polar est simple : une intrigue bien ficelée conduisant à un dénouement qui captive le lecteur; des personnages crédibles ainsi qu’un décor bien planté. En élargissant les frontières de chacun de ces éléments, le polar contemporain a pris une expansion considérable. Les intrigues ne sont plus seulement policières(elles sont financières, mondialistes, historiques) ; les personnages principaux se sont spécialisés (avocats, légistes, enquêteurs d’assurances, rabbins, diplomates, égyptologues, colporteurs, philosophes) ; et les contextes se sont mondialisés (pays, communautés ethniques, moments historiques, classes sociales, communautés d’intérêts). Il n’est donc pas surprenant qu’on retrouve dans cette dernière catégorie l’orientation sexuelle : il y a sûrement autant d’homosexuels chez les auteurs de romans policiers que dans la population, mais peu ont fait reposer leurs intrigues sur un personnage principal gay.
Illusoire Hollywood

Un des pionniers dans ce cas est Joseph Hansen, avec son enquêteur d’assurance Dave Brandstetter. Homosexuel assumé mais discret, Dave n’enquête pas uniquement dans le milieu gay mais, comme dans la plupart des romans hétéros, sa vie amoureuse et émotive est intégrée à l’intrigue. Le dernier titre de l’auteur paru en français, En haut des marches, ne fait pas partie de la série consacrée à l’enquêteur gay. Il raconte l’histoire de Nathan, jeune écrivain homosexuel sur le point de connaître le succès à Hollywood en 1943, et qui découvre que son amant Hoyt est soupçonné d’appartenance au parti communiste. Fortement encouragé à quitter son ami par le FBI, Nathan doit faire un choix qui bouleversera les balises de sa vie. Portrait réussi d’une époque trouble de la vie américaine, ce roman initiatique largement autobiographique est surtout profondément et universellement humain. Parce qu’ils remettent en question les valeurs et l’hypocrisie de la société américaine, les romans noirs de Hansen sont devenus des incontournables du genre.

Le Québec n’est pas en reste

La Québécoise Danielle Charest, quant à elle, met en scène un « groupe » de femmes qui se sont donné la mission de combattre les injustices contre la gent féminine. Lesbiennes affirmées et militantes avec parfois l’équivalent féminin d’un désagréable côté macho, les membres du groupe sont des dures qui n’ont pas peur de « fesser fort », au propre comme au figuré. L’Entrave, le plus récent roman de Charest, est truffé d’expressions québécoises traduites en bas de page, un exotisme qui doit plaire aux Français, mais qui alourdit un peu le texte . Le « groupe » est cette fois engagé par la femme du ministre du Travail, pour retrouver sa fille Margo, disparue depuis deux jours. Le ministre, qui a peur pour sa réputation, engage pour sa part un privé. Les deux enquêtes antagonistes finissent par se télescoper et révèlent un cloaque familial assez nauséabond. L’intérêt du livre de Danielle Charest concerne moins l’intrigue à multiples rebondissements, parfois un peu lourde, que ses personnages féminins atypiques, et l’univers singulier de la vie du « groupe », de sa dynamique interne et du milieu dans lequel il évolue.

Chroniques de San Francisco

Pour sa part, Michael Nava est un avocat militant gay de San Francisco. Il a écrit une série de sept romans policiers entre 1986 et 2001 qui ont pour héros Henry Rios, avocat au criminel, gay également. La Mort à Frisco et Un garçon en or sont les deux premiers livres traduits de cette saga. Dans ce dernier, Henry reçoit un appel de son ancien amant, Larry Ross, à qui il doit la vie. Ce dernier lui demande de prendre la défense de Jim Pears, un jeune homosexuel accusé du meurtre de Brian Fox, l’un de ses coéquipiers dans le restaurant où il travaille. Les preuves sont accablantes contre le jeune Pears, mais il s’agit moins de faire acquitter le garçon que de lui obtenir des circonstances atténuantes. Son acte semble avoir été motivé par la peur panique de voir révéler son homosexualité. Il nie sa culpabilité, refuse de collaborer avec son avocat, puis tente de se suicider. L’accusé étant dans le coma, l’affaire est classée, jusqu’à ce que de nouveaux faits viennent relancer l’enquête. Les romans de Nava ont le mérite de nous présenter l’homosexualité au quotidien, loin des clichés caricaturaux. La vie amoureuse des personnages est présentée simplement, sans plus ni moins d’importance que dans un roman hétéro. Par exemple, Rios n’a pas peur de s’afficher gay, même face aux policiers machistes qu’il doit côtoyer. Et il ne laisse pas la vision biaisée des autres influer sur son travail professionnel. Le ton de Nava est doux-amer, particulièrement lorsque son personnage est confronté au sida omniprésent, l’intrigue est solide, et les personnages, très humains, sont particulièrement attachants. À une question sur son lectorat gay Nava répondait récemment : « Je crois fermement que même les non-homosexuels peuvent s’identifier de bien des façons à mes personnages. Le fait que je n’aie pas tant de lecteurs hétérosexuels me semble être un manque d’imagination de leur part, pas de la mienne. » Je suis entièrement d’accord !


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Un garçon en or et La Mort à Frisco, Michael Nava, Éditions du Masque
L’Entrave, Danielle Charest, Éditions du Masque
En haut des marches, Joseph Hansen, Rivages/Noir
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