Chroniques

Littérature policière

Les libraires - Numéro 112
Histoires de flics

Histoires de flics

Par Norbert Spehner, publié le 08/04/2019

Au début était le paradoxe! En effet, pourquoi nommer un genre populaire comme étant du roman « policier », alors que dès son apparition, en 1841, sous la plume d’Edgar Allan Poe, les forces de l’ordre n’y ont pas nécessairement le beau rôle, et cela pendant près d’un demi-siècle ! Dupin, enquêteur fétiche des récits de
« ratiocination » de Poe, est un civil. Quand il résout l’énigme dans Double assassinat dans la rue Morgue, c’est aux dépens des policiers qui sont dépeints comme des incompétents, incapables d’interpréter correctement les indices. Sherlock Holmes, enquêteur privé, réussit toujours là où son rival, l’inspecteur Lestrade, de Scotland Yard, s’avère impuissant à résoudre le crime.

Quand ce ne sont pas des as de la déduction qui dament le pion aux forces de l’ordre, ce sont les « génies du crime », comme Arsène Lupin, ou Fantômas, qui déjouent les plus fins limiers de la police. Certes, il y a quelques exceptions notoires, comme l’inspecteur Lecoq (Émile Gaboriau), le commissaire Maigret (Georges Simenon), mais ce sont des solitaires, qui travaillent rarement en équipe. Dans le roman noir américain, ce sont les détectives privés, comme Philip Marlowe, Sam Spade ou Mike Hammer qui volent la vedette alors que les membres de la police américaine, à quelques rares exceptions près (les Incorruptibles), sont présentés comme étant violents, débauchés, racistes et corrompus. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le personnage du policier trouve enfin ses lettres de noblesse dans les romans dits de « procédure policière » de Lawrence Treat, John Creasey, Ed McBain, Hillary Waugh, Dorothy Uhnak et autres. Plusieurs d’entre eux sont des flics, ce qui permet d’apporter une touche de réalisme à un genre qui en avait bien besoin. Aujourd’hui, les histoires de flics font partie du noyau dur du polar. En voici trois exemples…

Un soleil sans espoir, de Kent Anderson, est la conclusion d’une trilogie commencée avec Sympathy for the Devil (Gallimard, 1995) et les Chiens de la nuit (Calmann-Lévy, 1998). Le roman met en scène le flic Hanson (alter ego de l’auteur), un ancien des Forces spéciales au Vietnam, d’abord flic à Portland, recyclé quelque temps en professeur de littérature, avant de refaire ses classes d’agent de police à East Oakland. Le récit, qui n’a rien d’un thriller, raconte le quotidien d’un flic un peu bizarre qui patrouille dans un quartier noir, économiquement dévasté, avec une population laissée à l’abandon. Sujet à des hallucinations, traumatisé par son séjour au Vietnam, Hanson se perçoit comme un
« assisté social avec un flingue ». Il ne craint plus rien et se moque bien de vivre ou de mourir, ce qui lui permet d’affronter seul (ses collègues le détestent et se méfient de lui) les pires canailles, d’où quelques scènes particulièrement savoureuses! Sa rencontre avec Felix Maxwell, un baron de la drogue devenu le héros local, va générer un peu d’action et un soupçon de suspense dans un récit plutôt lent qui flirte parfois avec le reportage, car la routine du flic est faite de constats d’infraction, de scènes de violence conjugale, de querelles de voisins, de bagarres d’ivrognes, de vieillards paumés en ville, ou de junkies à la dérive, autant de circonstances dans lesquelles Hanson intervient pour calmer le jeu, devenant en quelque sorte le protecteur de son quartier. Mais sous des dehors bonasses se cachent un bagarreur et un tueur d’expérience qui sait se servir à l’occasion de sa formation militaire, notamment quand il devra affronter Maxwell. En ces temps troublés, où la police américaine multiplie les bavures racistes, l’auteur nous rappelle qu’il peut aussi y avoir de bons flics, ni brutaux, ni corrompus!

Tout un contraste avec Corruption, un polar de Don Winslow peuplé de flics ripoux! La Force est une unité d’élite de la police qui fait la loi dans les rues de New York. Dirigé par un leader charismatique, le sergent Denny Malone, ce groupe fortement soudé et terriblement efficace emploie des méthodes pas toujours très légales car pour ces flics endurcis, bien décidés à faire le ménage, tous les moyens sont bons pour combattre le crime organisé. Convaincus que le système est pourri, ils jouent selon leurs propres règles. Un jour, après un raid qui a laissé un des leurs sur le carreau, Malone abat le chef des trafiquants et détourne un lot de stupéfiants d’une valeur de quatre millions de dollars. Le magot devrait servir à assurer les vieux jours de la fine équipe. Mais quand le FBI intervient et arrête Malone, les fédéraux vont tout faire pour le forcer à dénoncer ses coéquipiers. C’est le début de la descente aux enfers du flic le plus populaire de la ville qui devient une cible pour les mafieux et certains politiciens véreux. Mais Malone connaît tous leurs secrets les plus sordides et peut les faire tomber… Corruption, un des meilleurs polars parus en 2019, est un récit noir, foisonnant et passionnant, qui présente le portrait saisissant d’un homme intègre, passionné par son métier qui peu à peu succombe au chant des sirènes de l’illégalité, de la violence et de la corruption.

Autre policier passionné, mais incorruptible celui-là, l’adjudant Radebe Turner est le personnage principal de La mort selon Turner de Tim Willocks, un flic noir de la Criminelle du Cap, en Afrique Sud. Il part enquêter dans le nord du pays, sur le territoire des Le Roux, une famille de riches Afrikaners dirigée par Margot, une femme puissante qui règne sur les mines du Cap-Nord. Au cours d’une nuit de beuverie, son fils Dirk a commis un délit de fuite après avoir renversé et tué une jeune Noire sans logis. Le sort de la malheureuse n’intéresse personne. Tout le monde s’en fout, sauf Turner, un incorruptible, un obstiné, droit dans ses bottes et bien déterminé à faire justice à tout prix. Mais Margot décide de couvrir et de défendre son fils, par tous les moyens, même les plus extrêmes. Le duel implacable qui va opposer ces deux fortes têtes tournera très vite au carnage! La mort selon Turner est un « opéra » noir foncé dont on n’oubliera pas de sitôt l’éprouvante et terrifiante scène de survie dans le désert au cours de laquelle on apprend comment produire de l’eau potable… avec un cadavre! Le tout sur fond de racisme, de corruption et de trahison! Tim Willocks nous avait fortement impressionnés avec son roman historique La religion (Sonatine, 2009). Il récidive avec ce thriller sanglant, magistral qui brosse un portrait au scalpel de l’Afrique du Sud.

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