Chroniques

Littérature policière

Les libraires - Numéro 100
Histoires de flics

Histoires de flics

Par Norbert Spehner, publié le 07/04/2017

Quand Edgar Allan Poe publie la nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue, en 1841, il est loin de se douter qu’il passera à la postérité comme l’inventeur du « roman policier ». Car Poe n’écrit pas de récit policier. Alors qu’il traverse un de ses nombreux épisodes de déprime, persuadé qu’il est en train de perdre la raison, il réagit en publiant des « contes de ratiocination », des récits fondés sur un raisonnement rigoureux dont le but est de résoudre une énigme, un mystère. C’est un civil génial, le chevalier Auguste Dupin qui va trouver qui est responsable de l’horrible carnage de la rue Morgue alors que la police se perd en conjectures. Même scénario dans les aventures de Sherlock Holmes (Conan Doyle) où la police officielle, incarnée par l’inspecteur Lestrade, est plus souvent qu’à son tour ridiculisée par un enquêteur privé qui a un sens inné de la déduction. À quelques exceptions près, les policiers ont rarement le beau rôle dans les débuts d’un genre qui semble bien mal nommé, du moins en français, car chez les Anglo-Saxons le polar s’appelle « Mystery and Detective Fiction » ou « Crime Story ». Même dans le roman noir américain qui s’épanouit à la fin des années 20, les flics n’ont pas le beau rôle : ce sont des êtres brutaux, racistes, bornés et corrompus. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour qu’apparaisse le noyau dur du genre, le « Police Procedural » ou roman de procédure policière qui met en vedette les corps de police organisés. Dans V comme victime, de Lawrence Treat, paru en 1945, les personnages ne sont plus des super-détectives à la Holmes, mais des fonctionnaires de police qui enquêtent selon des procédures et des techniques minutieusement décrites (filatures, collecte d’indices, interrogatoires, analyses de laboratoire, etc.), et qui s’en tiennent rigoureusement aux faits. Dans ces récits où le réalisme des enquêtes est de mise, même s’il y a un personnage principal, l’accent est mis sur le travail d’équipe. Popularisé par Ed McBain et sa série de polars du 87e District, ce sous-genre du polar est aujourd’hui l’un des plus répandus et des plus prisés des amateurs de polars purs et durs.

Parmi ces têtes d’affiche, l’Écossais Ian Rankin est un incontournable, avec des polars mettant en vedette l’inspecteur John Rebus, une forte tête, allergique au travail d’équipe et aux ordres de sa hiérarchie (et véritable guide touristique des pubs de la capitale écossaise). Tels des loups affamés est le vingtième volet des aventures de ce flic atypique, héros d’une série très populaire dont on fête cette année le trentième anniversaire de naissance. Rebus a pris sa retraite, mais à la suite du meurtre de Lord Milton, un juge célèbre, et d’une tentative d’assassinat contre Big Ger Cafferty, le caïd d’Édimbourg, son ancienne collègue Siobhan Clarke lui demande de l’aide. Impatient de pouvoir passer à l’action, Rebus saute sur l’occasion, car il est le seul à pouvoir approcher son plus vieil ennemi, avec lequel il a établi une relation plutôt singulière.

Même s’il est plutôt réticent à travailler en équipe, les méandres de l’affaire l’obligeront à coopérer avec Malcolm Fox, du Service des plaintes, qui lui a empoisonné la vie dans le passé. Ce dernier est engagé dans une opération secrète qui vise à contrer les agissements d’une bande de malfrats cherchant à s’implanter dans la capitale. Plongés au cœur d’une guerre de gangs, les divers personnages doivent se serrer les coudes et faire front. Même s’il est toujours aussi cabochon et partisan de l’action solitaire, Rebus doit composer avec Fox et Clarke, car l’affaire est d’une grande complexité, avec des ramifications politiques. Contrairement à de nombreux auteurs de séries qui finissent par s’essouffler par manque d’inspiration ou par lassitude – au point, parfois, de liquider leurs héros –, Ian Rankin maintient le cap et nous propose une intrigue soigneusement ficelée, avec des personnages crédibles que l’on a beaucoup de plaisir à retrouver et à suivre au fil de nouvelles enquêtes.

Autre série qui résiste au temps – comme celle de Rankin, elle a commencé en 1987 –, les enquêtes de l’inspecteur Alan Banks et de sa fine équipe du Yorkshire sont parmi les plus intéressantes sur le marché. Moissons sanglantes est le vingtième titre de cette longue et passionnante suite de récits de procédure policière. L’intrigue commence de manière relativement banale. Annie Cabot et la nouvelle recrue Winsome Jackman enquêtent sur le vol d’un tracteur, ce qui n’enchante guère les deux inspectrices qui ont l’impression de perdre leur temps dans une affaire futile. Mais très rapidement, les choses vont se corser avec la disparition mystérieuse de deux jeunes gens, puis la découverte de traces de sang humain dans un hangar désaffecté. De retour de vacances, l’inspecteur Banks va prendre les rênes de l’affaire quand les enquêteurs vont aussi découvrir un cadavre décapité. On retrouve dans ce roman tous les ingrédients qui ont assuré le succès de cette série : une intrigue bien ficelée, avec ce qu’il faut de rebondissements et de suspense pour maintenir l’intérêt du lecteur, des personnages bien campés que l’on a du plaisir à retrouver et dont les relations interpersonnelles ajoutent une touche d’intérêt supplémentaire, le tout sans les effets spéciaux gratuits, grandiloquents et sanglants de certains polars contemporains qui flattent sans vergogne les bas instincts de lecteurs friands de scènes d’autopsie et de massacres à la tronçonneuse.

Si les amateurs de polars sont relativement familiers avec le travail d’enquête policière tel que présenté dans les séries françaises ou anglo-saxonnes, il en est tout autrement avec ce qui se passe dans certains pays aux régimes opaques, où paranoïa et secrets d’État jettent un voile sur les activités de la justice et de leurs fonctionnaires. D’où l’intérêt particulier de Stasi Child, de David Young, dont l’intrigue se passe pendant l’hiver de 1975, dans la partie orientale de Berlin, alors que la ville est encore coupée en deux par un mur solidement gardé. Quiconque essaie de passer à l’Ouest est arrêté sur-le-champ ou abattu par les Vopos, les sinistres gardes-frontières du régime. S’il est fréquent d’intercepter des fuyards qui veulent s’enfuir à l’Est, l’inverse est pour le moins rare. C’est pourtant sur ce genre d’affaire que vont enquêter les policiers Karin Müller et Werner Tilsners : une adolescente a été abattue par une patrouille frontalière de l’Ouest alors qu’elle fuyait vers l’Est. Mais l’analyse de la scène du crime, l’autopsie de la victime et les analyses en laboratoire racontent une tout autre histoire : la jeune femme a été violée et assassinée. Müller est bien décidée à découvrir le coupable, mais elle se rend compte très vite que l’affaire a des ramifications politiques, et l’intervention d’un lieutenant colonel de la Stasi, la police secrète, ne fait que confirmer ses appréhensions. Malgré les ordres de ne pas chercher à découvrir le coupable et de se concentrer sur l’identité de la victime, en dépit de sa loyauté indéfectible au régime, elle va de l’avant. Quand son mari est arrêté pour de sombres motifs, elle comprend que sa propre vie est en jeu. Avec son héroïne forte et déterminée, ce thriller passionnant qui met à jour les rouages d’un État policier est une des belles découvertes du moment et un bel exemple de roman de procédure policière, un des sous-genres les plus prisés des véritables amateurs de romans « policiers ».

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