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Henning Mankell : Romancier humaniste

Henning Mankell : Romancier humaniste

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 24/06/2003
Maître incontesté du roman policier suédois, Henning Mankell est le créateur de l’inspecteur Kurt Wallander, un policier humaniste qui tente désespérément de trouver un sens à sa vie et de comprendre, à travers des enquêtes minutieuses, une société qui lui échappe. Les éditions du Seuil nous ont fait cadeau de deux nouveaux livres ce printemps : Les Chiens de Riga, l’une des premières enquêtes de Wallander — ou l’on comprend enfin l’origine de sa relation amoureuse avec Baiba, la veuve d’un policier letton —, et Comédia Infantil, un roman africain à la fois tendre et cruel, particulièrement émouvant, véritable fable sur la nature humaine et l’importance de la mémoire.
D’emblée, spécifions que les romans de Henning Mankell font l’objet de multiples traductions (vingt-sept langues), et qu’avec chacun de ses livres, il se retrouve inévitablement au sommet de la liste des best-sellers, autant chez lui qu’au Japon, en Allemagne, en Italie et, plus récemment, en France. Il vit au Mozambique, où il dirige une troupe de théâtre professionnelle. On lui doit une quinzaine de romans, tant pour enfants que pour adultes, ainsi que des pièces de théâtre.

De la Lettonie…

Les corps vite identifiés de deux mafieux lettons d’origine russe sont retrouvés à bord d’un canot sur une plage de Scanie. Le major Liepa, un policier de Riga, se joint à l’inspecteur Wallander pour faire enquête. Aussitôt rentré chez lui, le policier letton, avec qui Wallander s’était découvert des affinités, est assassiné. Il part donc pour la Lettonie afin de se concerter avec la police locale sur les deux enquêtes et se retrouve au centre d’une guerre civile larvée (l’action se déroule en 1991) à quelque mois de l’indépendance du pays balte. Une atmosphère survoltée où tous les coups sont permis, les repères habituels, inexistants, et les amis, difficiles à distinguer des ennemis. L’enquête est difficile, dangereuse, et Wallander la fera en partie dans la clandestinité. Elle le plongera dans la complexité idéologique de ce moment historique où des communistes sincères, se sentant « trahis par la corruption et l’indifférence », se battaient aux cotés des indépendantistes. Les Chiens de Riga est un roman captivant où action et réflexion font bon ménage. Une quête de sens à la Mankell !

… au Mozambique

« Moi, José Antonio Maria Vaz, seul sur un toit sous le ciel étoilé des tropiques, j’ai une histoire à raconter. » Ainsi commence et finit Comédia Infantil, ce conte noir et profondément humain. Pendant les neuf nuits de son agonie, Nélio, 10 ans, d’une intelligence exceptionnelle et chef d’une petite bande d’enfants des rues, racontera l’histoire de sa courte vie à un jeune boulanger qui tente de le soigner. Ils sont dans un abri de fortune sur le toit d’un théâtre attenant à la boulangerie. C’est sur la scène de ce théâtre que José a trouvé Nélio, baignant dans son sang, une balle dans le corps. Chaque nuit Nélio reprendra son récit, refusant de se faire transporter dans une clinique.

Il racontera la mort atroce de sa famille quand son village est tombé aux mains de rebelles voulant soi disant « libérer » le pays tout en massacrant la population. Puis sa fuite désespérée, au cours de laquelle il rencontrera Yaba Bata, un nain albinos qui arpente depuis des années le pays à la recherche d’un lieu idyllique vu dans un rêve, et qui lui fera transporter sa grande valise vide — au cas où il trouverait quelque chose à mettre dedans ! Enfin, l’enfant fera le récit de son arrivée en ville : là, il s’associera à une bande d’enfants des rues dont il deviendra le chef charismatique. En même temps, son opposition à la violence et sa vie secrète dans une statue creuse au centre de la ville feront de lui une véritable légende urbaine. Après la mort de Nélio, José choisit de devenir sa mémoire. Il sera le Chroniqueur des vents, sobriquet de ceux « qui n’ont pas le courage de l’écouter ce [qu’il a] à dire ». Cette importance de la mémoire, Henning Mankell y croit puisqu’il participe à un projet baptisé Memory Books, qui donne l’occasion aux sidatiques de laisser un témoignage écrit de leur vie à leurs proches.

Nature humaine

Dans Comédia Infantil, un texte noir, poétique et profondément émouvant, Mankell se pose les mêmes questions que dans ses romans policiers : pour quelle raison la barbarie porte-elle toujours un visage humain ? Comment l’homme peut-il être capable d’autant d’ignominies ? Comment remédier à la souffrance inutile dans le monde ? Mankell, avec les Andrea Camilleri, Alain Demouzon, Michael Dibdin, John Harvey et Ian Rankin, porte au plus haut la veine humaniste du roman policier.
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