Chroniques

Littérature policière

Les libraires - Numéro 98
Du rififi chez les ploucs!

Du rififi chez les ploucs!

Par Norbert Spehner, publié le 12/12/2016

Loin d’être un genre figé, le roman policier n’a cessé de se diversifier depuis sa « naissance » en 1841 sous la plume d’Edgar Allan Poe. Son évolution s’est faite selon des axes technologique (cellulaires, Internet, GPS, etc.), thématique (polars historiques, tueurs en série, médecine légale, ésotérisme, etc.) et géographique, avec l’apparition, après la Deuxième Guerre mondiale, d’un polar « régionaliste » (aussi appelé polar du terroir) très populaire autant en Europe qu’en Amérique du Nord où il a donné naissance, entre autres, à un sous-genre appelé le « noir rural ». L’action de ces romans noirs atypiques se déroule dans des régions reculées de la campagne américaine, des lieux isolés caractérisés par la présence de forêts impénétrables, de montagnes escarpées et de vallées qui semblent figées dans le temps. Dans ces paysages rugueux, où la nature est hostile, et où les habitants préfèrent ignorer les gouvernements, les administrations et les lois du pays, la notion de justice est très relative. Dans 1275 âmes, de Jim Thompson, Nick Corey, chef de police local, décrit ses concitoyens en ces termes peu flatteurs : « Je suis le shérif d’un patelin habité par des soûlauds, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiauds de tout acabit. » Cette description conviendrait à merveille aux protagonistes de ces classiques du genre que sont Fantasia chez les ploucs, le chef-d’œuvre hilarant de Charles Williams peuplé de personnages excentriques, très portés sur la bouteille, et dont l’action se situe dans le comté paumé (imaginaire) de Blossom quelque part au fin fond du Kentucky, ou encore La bouffe est bonne à Fatchakula, de Ned Crabb, dont l’intrigue rocambolesque a pour cadre un comté de Floride dont on dit que « les spécialités » sont des marais, des ratons laveurs, des alligators, des fornicateurs et des buveurs de bière »! Ces descriptions peu flatteuses, presque caricaturales, s’appliqueraient aussi à des polars plus récents – notamment ceux de Ron Rash dont plusieurs intrigues, entre autres celle d’Une terre d’ombre, se déroulent dans les comtés ruraux des Appalaches, terre de brutes et de vendettas sanglantes – où s’affrontent des fratries mafieuses.

Brian Panowich situe l’intrigue de Bull Mountain (son premier polar) dans le comté de McFalls, une région montagneuse sauvage de la Géorgie du Nord. La principale occupation de certains indigènes est la lucrative contrebande de l’alcool, du cannabis et d’amphétamines dont ils inondent plusieurs États avoisinants sans jamais être inquiétés par les autorités. Car si les agents fédéraux ont parfois tenté de faire cesser les activités illicites de ces hors-la-loi, ils ont toujours échoué, parfois au prix d’un bain de sang. Parmi ces redoutables montagnards, à la gâchette facile, une famille se distingue : les Burroughs sont là depuis au moins trois générations et ont la mainmise sur tous les trafics. Le clan est dirigé d’une main de fer par Halford (Hal) Burroughs. Ironie du sort, le poste de shérif local est occupé par Clayton Burroughs, le mouton noir de la famille qui a décidé de rester honnête coûte que coûte. Mais il semble bien impuissant et, à défaut de pouvoir faire régner la loi, il se contente de maintenir un semblant de paix. L’équilibre précaire qui règne dans la région va être rompu avec l’arrivée de Simon Holly, un agent fédéral qui semble bien décidé à mettre fin au règne de terreur de la famille Burroughs. S’adressant à Clayton, il lui propose un plan visant à faire cesser tous les trafics tout en sauvant la mise à son frère Harold qui risque gros. La réaction brutale et prévisible de ce dernier provoque une série d’incidents sanglants et les cadavres s’accumulent. Les choses se compliquent encore quand Clayton découvre l’identité véritable de l’émissaire du gouvernement ainsi que ses réelles motivations. Version inversée du mythe de Cain et Abel, Bull Mountain est certes un roman noir dans la tradition de Jim Thompson, Daniel Woodrell ou David Vann, riche en actions violentes (parfois d’une cruauté extrême), en revirements spectaculaires, mais c’est aussi une sorte de saga familiale qui raconte l’importance des liens du sang et de l’attachement aux lieux. Comme le rappelle un personnage, ce coin des Appalaches est « la base de votre travail, votre famille, vos relations, la sagesse, la douleur, la base de tout ». Et cet enracinement est lié à leur destin, aussi tragique soit-il.

Dans Le verger de marbre, premier polar d’Alex Taylor, l’action se transpose dans le Kentucky rural sur les bords de la Gasping River où survit la famille Sheetmire qui gère le ferry local. Un soir, alors que son père est absent, le jeune Beam fait traverser un inconnu qui tente de le dévaliser. Au cours de la bagarre qui suit, le garçon tue le passager qui s’avère être nul autre que Paul, le fils de Loat Duncan, une sorte de chef mafieux local, un puissant homme d’affaires, assassin sans pitié qui se déplace toujours avec l’inquiétant Presto et une demi-douzaine de dobermans. Aidé du shérif local, Elvis Dunne, Loat se lance à la poursuite du garçon qui, sur les conseils de son père Clem, a décidé de prendre la fuite pour éviter d’être lynché. Progressivement, le lecteur découvre les liens étranges qui unissent les différents protagonistes et les lourds secrets qui pèsent sur leurs consciences torturées. Dans le passé, Loat et Clem étaient des amis inséparables. Daryl, un manchot qui tient le bordel local, était le troisième larron du groupe. Un terrible accident au cours duquel ce dernier a été mutilé a mis fin à leur amitié et depuis, les hostilités sont ouvertes : il y a de la vengeance dans l’air! Terre de viols, de relations incestueuses et de violence extrême, cette région de falaises de calcaire et de collines couvertes de champs de maïs et de soja est le théâtre d’affrontements héréditaires entre divers clans et familles, dont les Sheetmire et les Duncan, aux relations plus que troubles.

Écrit de manière brillante, Le verger de marbre (expression poétique pour désigner un cimetière) est un roman noir, aux accents gothiques (paysages nocturnes, clairs de lune inquiétants, scènes de cimetière), rédigé dans la plus pure tradition des œuvres d’un Cormac McCarthy ou d’un Daniel Woodrell. Il est peuplé de personnages tragiques hauts en couleur, d’individus louches, de criminels (proxénètes, trafiquants, assassins) dont l’auteur explore les faiblesses et les facettes les plus sombres. Une autre pépite dans le riche filon des romans noirs parus dans l’excellente collection Néo-Noir de Gallmeister.

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