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Des villes et des polars

Des villes et des polars

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 16/07/2004
Désormais, le roman policier contemporain est le prétexte par excellence pour englober tous les types de fictions : du roman social au roman d’amour, du roman historique au roman psychologique en passant par l’anticipation, l’aventure et l’humour. Le seul lien commun, l’enquête, permet au romancier d’aborder les coins sombres, et ce, non seulement des personnages, mais aussi des lieux et des époques, de même qu’il lui permet de s’ancrer dans des situations politiques et sociales, de confronter, dans un contexte de crise, des valeurs humaines. Tous ces éléments imbriqués ensemble font la richesse d’un genre dont le nom ne recouvre plus toute la réalité. Je m’attarde ici sur des polars (je préfère !) récents qui m’ont fait découvrir des lieux, et vous convie à un tour du monde en quelques villes.
Tokyo

Années 20. Harry Niles est fils de pasteur américain. Il passe toute son enfance à Tokyo, élevé par un oncle ivrogne et absent, tandis que ses parents parcourent le Japon pour évangéliser les Japonais. Laissé à lui-même, débrouillard et délinquant, il apprend à jouer puis à vivre en Japonais, et assimile complètement les valeurs de son pays d’accueil. Habitant près du quartier des plaisirs de Tokyo (Asakusa), il devient garçon de course dans un théâtre et fréquente des artistes et des prostituées.

Vingt ans plus tard, à la veille de l’attaque de Pearl Harbor, Harry est devenu un homme d’affaires cynique et arnaqueur. Il est le propriétaire d’un bar où se retrouvent, devant un verre, tant les Allemands que les Britanniques, pourtant en guerre, que les Japonais et les Américains. Niles vit une relation tumultueuse avec une communiste convaincue, Michiko, tandis que la capitale japonaise s’embrase. Ce contexte particulier, dans lequel les idéologies sont assujetties au quotidien et au cynisme ambiant exacerbe l’humanité des personnages. Se sentant plus japonais qu’américain, Harry tente à sa manière d’empêcher cette guerre qu’il juge suicidaire pour son pays d’adoption. Martin Cruz Smith nous dresse un superbe tableau de Tokyo et du contexte politique et social d’avant-guerre au Japon. Tokyo Station est un livre complexe, brillant, où l’on découvre des personnages attachants qui sont entraînés dans le tourbillon d’un conflit que les Japonais étaient sûrs de gagner.


Lisbonne

Je vous propose un retour sur la guerre doublé d’un portrait saisissant d’une ville officiellement neutre en 1942 : Lisbonne. Ville d’espions, centre de toutes les intrigues de l’Europe où se côtoyaient les ambassades d’Allemagne et d’Angleterre, la capitale du Portugal était un nid de vipères enveloppé d’exotisme et de fado (musique traditionnelle mélancolique). Andrea Aspinal y est recrutée par les Anglais pour espionner un Irlandais cynique, Patrick Wilshire, soupçonné de collaborer avec les Allemands afin d’importer un matériel fissile pouvant conduire à la création d’une bombe atomique allemande.

Elle y rencontre Karl Voss, attaché militaire de l’ambassade allemande, qui fait secrètement partie d’une faction de l’armée voulant assassiner Hitler, et négocier une reddition. Une histoire d’amour torride naît entre les deux agents, qui se retrouvent en secret dans les différents quartiers de Lisbonne : la Baixa, le Chiado, l’Alfama, la Mouraria. Le complot avorte et Karl est exécuté. Presque 30 ans plus tard, en pleine Guerre froide, Andrea est appelée à contacter un agent double, une taupe infiltrée à la Stasi et au KGB dont le nom de code est « Le léopard des neiges ». Sa vie basculera de nouveau ! La Compagnie des ombres de Robert Wilson est un roman inoubliable, une histoire d’amour et de guerre qui transcende le temps et les idéologies et dont l’écrin est Lisbonne, ville secrète aux parfums arabisants. Aussi réussi qu’Une mort à Lisbonne (Robert Laffont), son précédent roman.


Édimbourg

Extraordinaire et sordide Édimbourg, capitale de l’écosse où officie l’inspecteur John Rebus, l’enquêteur bourru, féru de rock et de jazz. Chacune de ses enquêtes est une occasion de découvrir une facette de cette ville ni totalement anglaise ni totalement écossaise, « rêve d’un dieu fou, capricieux et maléfique ». Dans Du fond des ténèbres, c’est la construction du futur parlement écossais, à Queensberry House, ancienne caserne puis hôpital, lieu où naquit officiellement en 1707 le Royaume-Uni, qui est le théâtre d’un crime ancien. On y découvre en effet un corps décomposé dans une vieille cheminée. Puis le suicide à proximité d’un clochard qui possède plus d’un million de livres sur un compte en banque vient compliquer la donne. Enfin, un des politiciens les plus en vue d’Écosse, Roddy Grieve, est assassiné. Apparemment sans lien, ces morts, selon Rebus, ne sont pas le seul fait du hasard. Opposé à un jeune et arrogant inspecteur promis à un brillant avenir, et aidé par l’inspectrice Sioban Clarke, Rebus démêlera l’écheveau et croisera de nouveau la route de Big Ger Cafferty, ce caïd au comportement ambigu envers lui. Avec ses vieux démons que sont l’alcool, sa vie affective et son absence de certitudes, Rebus se maintient en équilibre et parvient à résoudre l’enquête, mais ne trouve pas de solution pour sa vie. Un des meilleurs romans de Rankin !

Hong Kong

Orgueil du « Rocher », la Banque de Chine explose ! L’attentat est revendiqué par « Les fils du dragon vert », groupe inconnu qui proclame dans un communiqué : « Si la Chine veut la paix, qu’elle quitte Hong Kong. » Le commissaire chinois Guang Endao est envoyé faire la lumière sur place. Fort de la puissance chinoise, il ne prend pas de gants blancs et met rapidement à jour un nid d’intrigues et d’intérêts divergents. Taiwan, les Triades, le parti nationaliste de Hong Kong, l’Angleterre et mêmes les diverses factions du pouvoir chinois peuvent être mêlés au complot. Il s’approche dangereusement de la vérité lorsqu’un deuxième attentat survient et qu’il est lui même pris pour cible. Les Fils du dragon vert constitue un livre captivant, très bien documenté sur les rapports entre la Chine et Hong Kong et les méandres du pouvoir chinois, est aussi le roman d’une improbable passion. Guang, vieillissant et à la foi socialiste vacillante, tombe amoureux de Juling, une agente taiwanaise. Une idylle qui les entraîne dans les quartiers chauds de Hong Kong et les banlieues pauvres comme ce petit village de pêcheurs, Lei Yue Mun, dont les nombreuses gargotes offrent tous les trésors de la mer à choisir dans des immenses aquariums. Mais jusqu’à quel point les deux amants peuvent-il se faire confiance quand tout, autour d’eux, est faux-semblant ? L’heure du bilan sera douloureuse ! Eric Meyer nous sert un livre enlevant qui nous laisse sur une finale douce-amère.

Décidément, la riche production printanière de polars offre un véritable tour du monde urbain.
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