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Ces nouvelles auteures intrépides

Ces nouvelles auteures intrépides

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 01/09/2002
Que le roman policier ne soit plus l’apanage des hommes et de quelques vieilles dames anglaises, on le sait déjà. Les femmes ont envahi avec succès le genre depuis deux décennies et elles sont bien implantées dans le roman policier à intrigues, les polars psychologiques et historiques. Cependant, la génération qui perce va plus loin : signe des temps, la violence n’effraie plus, et les romancières de l’heure s’attaquent volontiers au roman noir et au thriller. Elles n’hésitent pas non plus à repousser les frontières du genre — la sublime Fred Vargas, par exemple. Un seul bastion masculin reste à prendre. Mais ce n’est qu’une question de temps pour que les « dures à cuire »envahissent allègrement nos bibliothèques. Zoom sur les nouvelles reines du crime.
Kate, la subtile

Cette jeune américaine de 30 ans n’a pas froid aux yeux. Elle entre dans l’univers du roman policier en bousculant les conventions avec Tuez-moi d’abord, un roman dense, complexe et violent qui met en scène un tueur à gages d’une froideur rarement égalée et d’un charisme non moins surprenant. Lors de l’exécution d’un contrat dans une maison de retraite, Merec et son équipe, qu’il tient d’une main de fer et de feu, tuent méthodiquement presque tous les occupants en filmant leur agonie. Seules Rose et Sarah, qui est désespérée depuis la mort de son mari, seront épargnées. La première remettra le film du massacre aux autorités, la deuxième servira d’otage. L’Amérique est en émoi, le FBI est sur les dents et Sarah devient le symbole de la victime innocente. Mais la réalité est plus complexe et Kate Morgenroth, plus subtile : une étrange relation naît entre le bourreau et sa victime. Un époustouflant premier roman qui laisse présager toute une carrière !

Barbara, l’authentique

Autre premier roman, Tous des rats est lui aussi excellent. « Flower George » Mancini, escroc bien connu de la police, est découvert assassiné d’un coup de revolver. Tous les indices semblent désigner « Munch » Mancini, sa fille, forcée de se prostituer par son père depuis son jeune âge, alcoolique et droguée. L’inspecteur Mace Saint John, entraîneur de boxe dans ses moments libres, hérite à contrecœur de cette affaire simple qui le détourne des meurtres autrement juteux d’un psychopathe qui démembre ses victimes. Munch réussit à berner l’inspecteur en s’enfuyant d’un bar ou il l’avait retrouvée, puis se terre en travaillant comme mécanicienne dans un garage de banlieue tout en essayant de se désintoxiquer. Les deux histoires finissent par se recouper quand la police se rend compte que la même arme a servi dans chaque cas. Munch devient donc le témoin clé des deux affaires et l’inspecteur se met sérieusement à sa recherche. Le meurtrier également, sans compter les membres d’un club de motards à qui elle a refilé une maladie vénérienne lors d’un viol collectif. Roman très noir mais aussi histoire d’une rédemption, Tous des rats a un ton qui sonne juste, et cela n’est sûrement pas étranger au fait que Seranella a elle-même été droguée, fait partie d’un gang de motards puis été, pendant plus de dix ans, mécanicienne.

Brigitte, l’entêtée

Il ne faut pas contrarier Eugénie, 82 ans, qui habite le petit village de Neuves-Maisons. Plusieurs de ses concitoyens ne peuvent malheureusement plus en témoigner car elle a une façon pour le moins radicale de faire payer le moindre affront. Ce qui n’empêche pas Eugénie d’avoir encore beaucoup d’affection pour feu son fils Paul, feu sa tante Faujeron — qui l’a initiée au meurtre avec celui de sa propre mère —, ou feu son mari, ce cher Isi (pour Isidore), avec qui elle dialogue constamment. Mais Eugénie Grandet, c’est son nom, a une autre passion : l’émission Retrouvailles animée par son idole, la si parfaite Clémence qui, à son grand désespoir, ne répond pas à ses lettres. Aussi, quand Blaise apparaît à l’écran et que la mère naturelle qu’il recherche semble avoir vécu à Neuves-Maisons, Eugénie décide d’endosser le rôle, pour rencontrer Clémence. Mentionnons que Brigitte Kernel est également animatrice de télévision, d’où un portrait particulièrement réaliste et cynique de ce type d’émissions. Elle signe, avec Autobiographie d’une tueuse, un quatrième roman savoureux, légèrement noir, sur un ton doux-amer.

J.Wallis Martin, la secrète

Le grand retour de cette Anglaise qui nous avait donné un excellent premier roman, Le Poids du silence, en 2001. Fine psychologue avec un sens du suspense remarquable, J. Wallis Martin nous entraîne, dans Descentes en eaux troubles, dans un meurtre ancien couvert par un pacte du silence qui scelle depuis vingt ans les cœurs et les bouches : ce meurtre alors soupçonné, mais avéré lorsqu’on découvre les restes du cadavre d’une étudiante enfermée dans une maison engloutie par les eaux d’un barrage. L’inspecteur Driver reprend son enquête et interroge de nouveau les amis de la victime, parmi lesquels il est sûr de trouver le coupable, comme il l’était vingt ans auparavant. Mais les étudiants d’alors sont maintenant adultes. La culpabilité a agi et les caractères se sont affirmés. Puis survient un autre meurtre. Madame Martin a passé le test du deuxième roman avec brio grâce à des personnages crédibles, une atmosphère trouble et un suspense qui ne se dément pas.

Sylvie, la maligne

Dès la première page, on voit Sophie tuer Élisabeth, un meurtre par noyade particulièrement sordide et violent. Comment les deux meilleures amies du monde en sont-elles arrivées là ? Dans Double je, Sylvie Granotier s’emploie à répondre à cette question par un va-et-vient entre le passé et le présent parsemé de pièges et de rebondissements. On y découvre des personnages ayant en commun l’appétit du pouvoir: Élisabeth, éblouissante, petite provinciale aux dents longues, prostituée de luxe à un moment de sa vie, qui s’est juré de marier Guillaume ― et est parvenue à ses fins ! ―, après l’avoir vu à la télévision ; ce même Guillaume, politicien ambitieux et manipulateur, qui n’a été déjoué qu’une seule fois (par Élisabeth) dans la recherche constante de son intérêt, impliqué d’autre part dans un scandale pharmaceutique assez nauséabond. Puis Sophie, plus terne et molle en apparence, vague cousine de Guillaume, qui s’entiche d’Élisabeth tout en voulant prendre sa place dans le cœur du politicien, sans se rendre compte qu’elle est manipulée par l’un comme par l’autre ; et enfin l’inspecteur Mangin, le trouble-fête, qui apparaît toujours au bon moment et semble en savoir plus qu’il ne le dit. Tout ce beau monde danse un quadrille sinistre et cynique. Mais qui des quatre est le maître de ce jeu ? Granotier a déjà six romans à son actif. Elle garde le contrôle de cette intrigue complexe et noire qui démarre en lion et nous tient en haleine jusqu’à la fin, inattendue.


***


Tuez-moi d’abord, Kate Morgenroth, Éditions du Masque
Tous des rats, Barbara Seranelle, Seuil/Policiers
Autobiographie d’une tueuse, Brigitte Kernel, Flammarion/Noir
Descente en eaux troubles, J. Wallis Martin, Belfond/Nuits noires
Double je, Sylvie Granotier, Albin Michel/Spécial suspense
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