Chroniques

Littérature policière

Le libraire - Numéro 78
Afrique du Sud : au cœur des ténèbres

Afrique du Sud : au cœur des ténèbres

Par Norbert Spehner, publié le 17/09/2013

L’Afrique du Sud a un des taux de criminalité les plus élevés au monde. Selon des statistiques publiées dans le quotidien Le Monde en décembre 2004, on ne compte pas moins de 20 000 meurtres par an, 30 000 tentatives de meurtre, plus de 50 000 viols et environ 300 000 cambriolages. Le taux de violence sexuelle est effarant et, en 2009, ces mêmes statistiques révélaient qu’un Sud-Africain sur quatre avait commis un viol et qu’un enfant était violé toutes les trois minutes. Sur certaines routes, il y a même des panneaux qui préviennent les automobilistes : « Vous entrez dans une zone dangereuse ». Pas de quoi encourager le tourisme!

Un environnement aussi violent est évidemment un terreau fertile pour les auteurs de polar en mal d’inspiration. En 2012, l’Afrique du Sud comptait une cinquantaine d’écrivains de romans policiers qui travaillent en afrikaans, en anglais, en xhosa ou en zoulou.

Parmi tous ces auteurs, Deon Meyer est incontestablement la grande vedette du moment. 7 jours, son huitième polar, met en scène l’inspecteur Benny Griessel déjà rencontré dans Le pic du diable et dans 13 heures. Comme le suggère le titre, l’intrigue riche en suspense se joue en une semaine. Au Cap, un inconnu menace d’abattre un policier par jour tant que le meurtrier de la belle avocate Hanneke Sloet n’aura pas été arrêté. Le mystérieux maître chanteur accuse les policiers de se traîner les pieds dans cette affaire non résolue (pas de suspect, pas de mobile : l’enquête est au repos depuis plus d’un mois) et passe de la parole aux actes. Il blesse gravement un premier flic, puis en tue (accidentellement) un autre. C’est la panique et pour Benny Griessel, dont la vie privée est déjà très mouvementée, et le début d’une affaire à haute tension, dont il risque de ne pas sortir indemne. Heureusement, il reçoit l’aide de deux collègues intègres et motivés, soit Vaughn Cupido, qui a des méthodes de cow-boy, et Mbali Kaleni, une enquêtrice compétente et opiniâtre. Au cours de cette aventure complexe et pleine de surprises, Griessel va croiser des mafieux russes, des policiers et des politiciens véreux, tous impliqués dans de sombres magouilles. Une fois de plus, Deon Meyer prouve qu’il maîtrise à merveille l’art du suspense dans ce polar palpitant où apparaît en filigrane son attachement à l’Afrique du Sud.

Roger Smith est le plus sérieux concurrent de Meyer. On l’a découvert dans Mélanges de sang et dans Blondie et la mort, deux polars explosifs, et passionnants, d’une noirceur totale et d’une violence inouïe. Le sable était brûlant est un récit dans la même veine. C’est l’histoire de Roger Dell, un citoyen lambda qui est pris dans un engrenage fatal, victime innocente de tractations politiques aux conséquences funestes. Accusé du meurtre de sa femme et de ses enfants lors d’un attentat déguisé en accident de voiture, il est victime d’un coup monté par Inja Mazibuko, un flic véreux et chef zoulou, qui défend les intérêts d’un ministre puissant qui songe à succéder à Nelson Mandela. Alors que Dell s’attend au pire, il est enlevé par l’être qu’il déteste le plus au monde, son propre père, un ancien tueur de la CIA bien décidé à le tirer du guêpier dans lequel il s’est fourré. S’en suit une traque infernale à travers l’Afrique du Sud, une poursuite cauchemardesque parsemée de nombreux cadavres. Au cours de ce périple sanglant, Dell croisera la route de la jeune Sunday, une adolescente qui doit épouser le terrible Mazibuko. Atteint du sida, ce dernier croit pouvoir guérir en ayant des relations sexuelles avec cette vierge! D’une intelligence machiavélique, ce type sans scrupules et impitoyable règne par la terreur sur ses sbires et sur ses nombreuses épouses qu’il traite comme des esclaves. Comme toujours, la finale coup de poing, aussi explosive que le reste de cette intrigue, est impossible à deviner et laisse pantois! Contrairement à Deon Meyer qui a une vision plutôt optimiste de la société sud-africaine et de son avenir, Roger Smith ne décrit que les aspects les plus repoussants d’un pays violent, foncièrement raciste, dirigé par des élites brutales et corrompues, où tous les comptes sont loin d’être réglés, malgré les politiques d’apaisement de l’ère postapartheid.

La Dette est le premier volet de la trilogie « Vengeance » de Mike Nicol, qui s’aventure pour la première fois dans la littérature de genre. C’est l’histoire de deux bons amis, Mace Bishop et Pylon Buso, d’anciens mercenaires et trafiquants d’armes reconvertis dans la sécurité. Bons pères de famille rangés, ils reprennent du service quand un malfrat les engage pour protéger son fils, tenancier de boîte de nuit menacé par une puissante association vertueuse, la PAGAD. Puis, à la demande d’une ancienne maîtresse, Mace accepte de convoyer des armes en Angola. S’en suit une longue et complexe aventure au cours de laquelle les deux comparses devront affronter la belle et mystérieuse Shemina February, une avocate retorse surgie de leur passé, qui a quelques comptes à régler avec les protagonistes. Malgré quelques longueurs, La Dette est un excellent thriller qui tient le lecteur en haleine dès les premières pages, avec des personnages bien campés et un arrière-plan sociopolitique très élaboré.

À la fois étude de mœurs et roman policier, Un passé en noir et blanc est la première incursion de Michiel Heyns dans le genre. Parti depuis vingt ans, Peter Jacobs, journaliste et écrivain homosexuel, retourne dans son bled perdu et poussiéreux d’Alfredville pour tenter de faire la lumière sur l’assassinat de sa cousine Désirée qui avait épousé le chef de la police locale, un Noir nommé Hector Williams. Ce dernier est accusé du meurtre, mais l’affaire présente de nombreuses zones d’ombre. Malgré un début un peu longuet, ce roman finit par envoûter, tant par ses personnages et leurs secrets inavouables, que par le cadre général de cette petite ville d’Afrique du Sud où les haines et les tensions raciales sont le miroir de ce qui se passe dans le reste du pays. Ce récit est une histoire bouleversante particulièrement bien écrite, avec une finale qui échappe aux stéréotypes du genre!

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