Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 108
Semeurs de lecteurs

Semeurs de lecteurs

Par Sophie Gagnon, de Sophielit.ca, publié le 31/08/2018

Cet automne, aux éditions de l’Isatis, Angèle Delaunois met à l’honneur les médiateurs littéraires, plus particulièrement ceux qui se déplacent d’école en école pour parler de livres aux enfants, titiller leur curiosité et ouvrir leur appétit.

S’inspirant de l’animatrice Andrée Racine, Angèle Delaunois a écrit Les livres de Madame Sacoche, l’histoire d’une femme qui « lit tout le temps » puisque, « quand elle a le nez dans un livre, elle oublie tout le reste ». Se promenant d’école en école pour raconter ses histoires préférées, Madame Sacoche « ouvre toutes grandes nos oreilles et notre esprit [...] [semant] des sourires autour d’elle ». Accompagnant les mots de l’auteure, l’illustratrice Caroline Merola a créé des illustrations qui font voyager au fil des mots et ouvrent elles aussi la porte de l’imaginaire. Les livres de Madame Sacoche est donc un chouette livre pour donner envie d’en découvrir d’autres, comme s’il était un passeur en lui-même. En cette rentrée, voici donc quelques livres tout chauds que l’héroïne mettrait sans aucun doute dans ses valises, prête à aller les faire découvrir aux enfants!

Chez D’eux, Mireille Messier s’amuse avec France Cormier dans Tellement sauvage. Tout commence par une simple question alors qu’une famille s’installe pour une nuit en camping : « Papa, que font les animaux sauvages pendant que nous dormons? » Puis le père répond qu’ils ne font sans doute « rien de bien intéressant », ce qui est le prétexte à de multiples jeux de mots et de formes que le lecteur adulte appréciera : le cerf trouve que la nuit « manque de panache » et les porcs-épics qu’elle « manque de piquant », alors que les grenouilles « ont le vague à l’âme ». Et pendant qu’on se délecte du texte, les illustrations, elles, viennent révéler au lecteur le mensonge. En opposition avec le texte, elles nous montrent des animaux bien actifs… ce qui sera d’ailleurs prouvé par l’état des environs de la tente au matin. Éclats de rire garantis!

C’est un peu le même concept chez Les fourmis rouges avec Une super histoire de cow-boy, mais on quitte les animaux bien gentils pour parler d’un cow-boy qui « mange des bébés lapins au déjeuner », a les dents cariées, un air mauvais, un pistolet… et cambriole des banques en plus de boire du whisky et de fumer la cigarette. Mais voilà, l’auteure, Delphine Perret, sait bien qu’une telle histoire fera difficilement sa place en littérature jeunesse, c’est pourquoi elle transforme sur la page de droite ce qu’elle a écrit sur la page de gauche. « C’est l’histoire d’un cow-boy. Je l’ai remplacé par un singe, parce qu’on m’a dit qu’un cow-boy ça faisait trop peur avec ses dents cariées et son air mauvais. Son pistolet a été remplacé par une banane parce qu’un pistolet c’est trop dangereux. » Avec ses dessins loufoques, mais aussi ses ajouts de texte, elle transforme un braquage de banque en cours d’aérobique, attribue une banane plutôt qu’un pistolet à son héros, qui devient tout mignon sous sa plume, et en profite pour mettre de l’avant les bonnes habitudes de vie, comme se brosser les dents. Le rapport texte-image est encore ici complètement décalé, permettant de tourner en dérision cette ère du « politiquement correct », une histoire que les petits comme les grands ne pourront qu’aimer.

Mais si les médiateurs aiment présenter des livres amusants qui suscitent immédiatement l’intérêt, ils sont généralement friands aussi de livres plus introspectifs, de ceux qu’il faut accompagner.

À ce rayon, Madame Sacoche aimerait sans doute le premier album de Stéphanie Boulay. Cet automne, l’auteure fait ses premiers pas en littérature jeunesse chez Fonfon avec Anatole qui ne séchait jamais. C’est Régine Bibeau, sa grande sœur, qui nous présente d’abord Anatole, ce garçon qui, dès 3 ans, ne faisait que pleurer. « Le matin, il pleurait. L’après-midi, il pleurait. Il pleurait même en mangeant, en dormant, même quand il faisait beau soleil ». Son père, découragé, semble bien au bord de la crise lui-même. C’est avec une grande tendresse, une plume adroite – « des fois, j’aurais aimé avoir un papa à la tête qui tient toute seule et un petit frère aux yeux secs pour aller faire des promenades et boire des jus de fruits avec des pailles au dépanneur » – et beaucoup de doigté que l’auteure raconte cette histoire d’un petit garçon qui ne sait pas comment exprimer « qu’il n’est pas content d’être Anatole ». Et c’est avec un jeu d’essai-erreur que Régine arrive à comprendre ce qu’il vit. Au fil des jours, en changeant de vêtements, de jouets, de cheveux, Anatole sèche ses larmes. Et même si la différence fait peur, la narratrice convient que la vie ne sera pas toujours facile comme dans les contes de fées « qu’[elle] n’aime pas de toute façon », en se permettant d’être soi-même, elle a l’impression qu’on se donne une chance d’être heureux. S’il est un peu appuyé par moment, ce message reste important, essentiel à transmettre aux plus jeunes comme aux plus vieux.

Et même si on ne s’appelle pas Madame Sacoche, ce sont ces genres de livres qui permettent de les faire passer. De semer des graines au fil des pages, de voir naître la curiosité, l’ouverture à l’autre et à sa différence ainsi que le plaisir de lire. Petit lecteur deviendra grand!

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