Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 110
Réinventer l’imaginaire

Réinventer l’imaginaire

Par Sophie Gagnon-Roberge, publié le 10/12/2018

« Oh, non, pas encore une princesse! Il y a déjà des tonnes d’histoires de princesses! », s’exclame le personnage du nouvel album de Lou Beauchesne, paru cet automne et qui met en scène une femme en manque d’inspiration et une jeune fille bien décidée à lui en fournir. C’est vrai qu’il y a en littérature jeunesse des tonnes d’histoires de princesses. Tout autant d’histoires de cowboys, de pirates et compagnie. Mais s’il était possible de se réinventer?

« Trou-Pourri est presque jolie en cette fin d’après-midi. Le soleil de la surface perce à travers les trous du plafond de la caverne et dessine de gros ronds jaunes sur les toits de tôle des bâtiments répartis de part et d’autre du tuyau principal. » Il n’en faut pas plus à l’auteure Annie Bacon pour entraîner ses lecteurs avec elle dans l’univers bien particulier de Soutermonde, sa nouveauté automnale, un roman d’aventures qui revisite les univers traditionnels des westerns et dont les rats sont les personnages principaux, Sammy Sans-Def en tête de file. Le pauvre découvre un jour sa maison vandalisée lorsqu’il revient du travail et sa fiancée, kidnappée. Il devra d’abord comprendre ce qui s’est passé, puis se lancer sur la piste de l’un des plus célèbres brigands de son petit monde…

« La plus grande inspiration derrière le Soutermonde est la collection de bandes dessinées western léguée par mon père. Avant de l’écrire, j’ai tout relu Buddy Longway, Comanche et Jeremiah », indique Annie Bacon. Cette magicienne de l’extraordinaire, figure de proue de la littérature jeunesse au Québec, puise aussi dans tout l’imaginaire collectif pour construire les décors de l’aventure. Ainsi, le lecteur qui a déjà vu un épisode de Lucky Luke n’est pas dépaysé du tout quand Sammy Sans-Def entre à la Buvette de Joséphine, un établissement qui accueille des joueurs de dés, des spectacles et un joueur de piano dans un coin et dont les chambres se trouvent tout autour d’une balustrade à l’étage. Les images sont tout de suite présentes dans l’esprit des lecteurs, ce qui facilite l’immersion dans cet univers dont on sent que les moindres détails ont été pensés. Ainsi, les personnages jurent en utilisant des noms de carabines tels que Winchester et Remington. Amusant!

L’école des loisirs publie aussi cet automne un livre qui revisite à sa façon l’imaginaire collectif avec Le trésor de Barracuda, une histoire de pirates nouveau genre signée Llanos Campos. En effet, alors que Barracuda, « le pirate que craignaient les pirates eux-mêmes », cherche depuis longtemps le trésor du terrible Phineas Krane, quelle n’est pas sa surprise — et sa frustration — de découvrir au fond du coffre… un livre. Mais pendant que le capitaine râle, un de ses pirates, sachant déchiffrer les lettres, découvre qu’il s’agit des mémoires de Krane. Dès lors, toute la bande veut apprendre à lire pour découvrir si un passage les concerne (et éviter de se faire raconter n’importe quoi par Deux-Dents). Il n’est pas aisé d’apprendre à lire à des pirates « couverts de cicatrices, aux vêtements élimés, aux dents noires, portant leurs lames à la ceinture », mais une fois que ceux-ci ont compris les bases, ils découvrent le monde de possibilités que la lecture leur offre, à la fois dans leur vie quotidienne et dans leur quête de trésors. Parce que les mémoires de Krane pourraient bien les mener sur la piste d’un coffre encore plus intéressant…

L’auteur castillan reprend les codes du genre, mais cette intrigue autour de la lecture change tout. On a à la fois un récit d’aventures bien mené et riche en rebondissements et une réflexion sur l’importance et la puissance de la lecture. Comme quoi il y a toujours moyen d’être original dans des univers mille fois explorés.

Chez Monsieur Ed aussi on laisse éclater l’imaginaire et on vise l’originalité avec une histoire signée Marianne Ferrer, qui a été aidée aux textes par Valérie Picard (Toucania). En suivant Amandine sur les traces de son grand-père, à la découverte d’une île qui n’est accessible qu’une fois tous les cinquante ans, le lecteur rencontre une faune fascinante. Il y a d’abord le troupeau de biphins tachetés et les lumiraies qui suivent le bateau, puis les albatresses qui le survolent alors qu’une harde de bélicornes souhaitent la bienvenue à Amandine, le lecteur étant accompagné dans la découverte de ces nouvelles espèces par les dessins tout en douceur de Marianne Ferrer et une écriture qui se teinte parfois aussi d’extraordinaire quand est décrit le parcours d’Amandine, qui se « faufile comme un petit sourilot » entre les rochers.

Cet univers mijote dans l’imaginaire de Marianne Ferrer depuis quelques années puisque le projet a commencé en tant qu’abécédaire lors de ses études à l’UQAM. En développant son projet chez Monsieur Ed, elle a amené ses créatures encore plus loin, imaginant leur écosystème et une histoire autour afin que le lecteur les découvre dans un contexte narratif, en compagnie d’Amandine, une jeune héroïne que l’on devine curieuse et futée.

« Je m’inspire souvent des artistes qui ont illustré mes albums favoris lorsque j’étais petite. Je m’inspire aussi des artistes et designers contemporains. Il est toujours si fascinant de voir comment l’art évolue et change entre chaque individu et comment personne n’est pareil malgré le fait que les artistes travaillent un même médium, un même langage pictural », explique Marianne Ferrer quand on lui demande ses sources d’inspiration. Tout comme les autres auteurs de l’imaginaire, elle se nourrit de ce qu’elle voit, de ce qu’elle rencontre, d’un imaginaire qui est d’abord collectif avant d’en faire le sien, et de le partager à ses petits comme à ses grands lecteurs. Parce que parfois, l’inspiration peut venir d’un personnage typique comme une princesse, un cowboy ou un pirate, et prendre des chemins inattendus, comme nous le montre si bien Lou Beauchesne dans ce magnifique album qu’est Pas encore une princesse!

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