Chroniques

Littérature jeunesse

Le libraire - Numéro 81
L'arbitre en soi

L'arbitre en soi

Par Nathalie Ferraris, publié le 05/02/2014

Lorsque l’album La reine rouge de l’auteur et illustrateur Philippe Béha est paru en 2001, certains collègues du milieu du livre jeunesse ont sourcillé. Il faut dire que la couleur rouge, qui représente l’amour et la passion, mais aussi la colère, la furie et la cruauté, domine dans à peu près toutes les pages de l’album. Il faut également ajouter que le personnage principal, la reine, aime faire la guerre à toutes les autres couleurs; elle est donc agressive, violente, enragée et tyrannique, et chacun de ses soldats, la gueule remplie de crocs acérés, est effrayant. Sur le plan graphique, Philippe Béha a aussi surpris ses lecteurs : délaissant son style habituel, il y est allé de collages et de vifs traits de crayon et de gouttes de peinture rouge rappelant le sang. J’ai toujours aimé cet album; à mon avis, le mariage entre le fond et la forme est tout à fait réussi. Et le choix de la couleur rouge pour exprimer les émotions de la reine dévorante est on ne peut plus justifié. Voir rouge quand on est en colère, cela va de soi…

Les émotions au ring
S’il est un personnage qui voit rouge quand il s’emporte, c’est bien Ti-Cœur. Héros de l’album Les combats de Ti-Cœur, ce garçon généralement tout à fait charmant a du mal à gérer ses émotions négatives. Assis sur la chaise du condamné dans le corridor de son école, il a le ventre qui se tortille comme un plat de spaghettis tout emmêlés et son cœur fait un véritable solo de batterie. Il attend patiemment l’arrivée de sa mère – et sa sentence – tout en racontant les combats qu’il a menés au cours de sa journée et auxquels ont tour à tour participé Ti-Cœur le peureux, Ti-Cœur l’arrogant, Ti-Cœur le décidé, Ti-Cœur le figé, Ti-Cœur le travaillant, Ti-Cœur le joyeux, Ti-Cœur le grognon, Ti-Cœur le paresseux, Ti-Cœur le honteux et Ti-Cœur le confiant. Au fil des émotions ressenties par Ti-Cœur, tous ses petits moi sont montés dans le ring pour livrer bataille à des élèves ou des professeurs.

Sur le plan visuel, l’illustratrice a choisi un univers en noir et blanc dans lequel on retrouve un peu de bleu, de rose, de jaune et d’orangé, et beaucoup de rouge, comme les gants de boxe, les shorts, les chaussures et les joues de Ti-Cœur, les souliers à talons hauts de sa mère qui font Cloc! Cloc! Cloc! sur le plancher, les crayons de couleur, les Ding! Ding! du ring de boxe et certains décors. L’artiste a également usé de plans variés et de mouvement créant ainsi des illustrations à l’image de la vivacité des émotions ressenties par le héros.

Afin de prolonger la lecture, quelques activités sont proposées en fin de livre. Voici des exemples : « Choisis deux petits moi qui combattent à l’intérieur de toi. Explique dans quelle situation ils s’affrontent généralement. Quelles sont les forces et les limites de chacun d’eux? Nomme ou dessine six petits moi que tu as en toi. Lequel préfères-tu? Lequel est le plus difficile à maîtriser? Nommes-en un que tu aimerais travailler ou améliorer. » Voilà des questions intelligentes et fort utiles pour faire prendre conscience aux petits – et aux grands! – des nombreux combats intérieurs qu’ils mènent tous les jours.

Définir les émotions
Pour aider les enfants à mettre un mot sur une émotion ressentie, l’album Léon et les émotions est tout indiqué. Définissant en premier lieu l’émotion comme étant « ce que l’on ressent dans différentes situations, agréables ou non, qui nous rendent heureux, malheureux, excité, nerveux, frustré, etc. […] et qui provoque souvent de drôles de réactions dans notre corps comme des chaleurs, des rougeurs aux joues ou des frissons […] », Léon s’attarde par la suite à une trentaine d’émotions : la fébrilité, la colère, la passion, la gêne, la surprise, l’angoisse, la tristesse, la confiance, l’impatience, la déception, l’admiration, la frustration, la jalousie, l’ennui, l’amour, la nervosité, la rancune, la trahison, le dégoût, la peur, la fierté, le découragement, l’émerveillement, l’humiliation, la culpabilité, le soulagement, la compassion et le bonheur.

Pour chacune de ces émotions, le lecteur trouve des explications et des exemples ainsi qu’une savoureuse bande dessinée mettant en vedette Léon, son amie Lola et le chat. Dans ce livre, pas de rouge dominant, mais une suite de couleurs tout comme les autres titres de la série. On aime la naïveté de Léon et son petit côté rebelle, et l’auteure-illustratrice termine avec une émotion joyeuse, le bonheur, dont est généralement habité le sympathique cyclope.

Que ce soit pour les timides, les agressifs, les gentils, les colériques, les enjoués, les arrogants, les passionnés, les craintifs, les courageux, les nonchalants, les sensibles ou les envieux, ces deux livres mettent bellement de l’avant la panoplie des émotions qui habitent chaque être humain. À lire pour ensuite en discuter… avec l’arbitre en soi!

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