Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 113
Éloge de la lenteur

Éloge de la lenteur

Par Sophie Gagnon-Roberge, publié le 03/06/2019

Quelle est la différence entre un roman pour adolescents et une œuvre visant les adultes, outre l’âge des personnages principaux? À cette question, plusieurs spécialistes répondent que tout est dans le rythme, dans l’accroche. Que l’adulte peut accepter de voir le décor se construire peu à peu durant soixante-quinze pages, mais que l’ado zappera, forcément. Les romans visant ce public se doivent donc d’être enlevants dès le départ, captivants. Parce que sinon, devant un pavé de plus de 300 pages où l’introspection est à l’honneur, on se décourage. Et pourtant… 

L’auteure canadienne Susin Nielsen est passée maître dans l’art des romans psychologiques plus lents, mais si bien ficelés, qui mettent en scène des enfants un peu « à côté ». De ceux qui ont une particularité qui leur donne cette impression de ne pas entrer dans le moule, par leurs passions, leur façon d’être ou encore leurs parents. Elle le fait de nouveau avec Sans domicile fixe.

Quand il est amené au poste de police, Félix panique. On lui a toujours dit de ne jamais faire confiance aux personnes en position d’autorité. Et il sait qu’il y a beaucoup de secrets qui pourraient être dangereux pour sa mère et lui s’il les révèle. En même temps, son histoire lui pèse… et Félix finit par la raconter. La suite d’appartements de plus en plus petits, la capacité phénoménale d’Astrid à perdre ses emplois (et ses amis), et les « vacances » dans le campeur qui se sont étirées… Mais Félix parle aussi à la policière de son plan : il est participant à la semaine « jeunes » organisée par son jeu télévisé préféré et, s’il gagne le gros lot, il pourra avoir les moyens de payer plusieurs mois de loyer.

La grande force de Susin Nielsen, ce sont les nuances. On croit tout de suite à ses personnages, tant les enfants que les adultes, et elle évite les clichés dans cette histoire qui est toujours sur le fil, un peu à l’image de Félix et d’Astrid, sa mère. Saupoudrant de l’humour régulièrement, l’auteure parle de la pente glissante vers la pauvreté et de la difficulté de s’en sortir, surtout quand on a de la fierté, et des relations familiales qui ne sont pas toujours évidentes, mais aussi d’amitié et d’entraide. C’est construit avec intelligence, c’est livré sans fioritures, et c’est le genre de récit qui reste en tête.

Des thèmes semblables sont abordés par Vera Brosgol dans Un été d’enfer!, une bande dessinée à saveur autobiographique à la fois touchante et amusante qui présente la réalité plutôt sombre de Vera à New York. La jeune fille, originaire de Russie, peine à s’intégrer. Il y a la barrière de l’argent, déjà, ses amies vivant dans des maisons plus luxueuses et ayant plus de moyens, mais aussi celle des coutumes. C’est pourquoi quand Vera découvre un camp d’été auquel sa mère pourrait l’envoyer (soutenu par la communauté russe), la jeune fille croit rêver. Mais la colonie dans laquelle elle arrive avec son petit frère ne correspond pas du tout à ses attentes… et c’est là que tout le plaisir commence.

En effet, si le départ est moins vif, en bande dessinée, même dans la lenteur il faut être efficace. C’est ainsi que dès l’arrivée dans ce camp géré par la communauté orthodoxe, tout s’accélère. Il faut dire que Vera Brosgol a condensé en cette histoire d’un seul été ses souvenirs de plusieurs colonies et même certains de son frère afin de nourrir l’intrigue. Et ça fonctionne! C’est senti, crédible, touchant et drôle. Un véritable bonbon de scénario, mais aussi un graphisme, classique avec un camaïeu de vert, efficace. Il y a juste assez de détails pour qu’on saisisse l’ambiance sans que ça devienne lourd et Vera Brosgol arrive à faire passer l’émotion par l’expression des personnages.

De l’émotion, il y en a aussi beaucoup dans L’albatros et la mésange, le dernier roman de Dominique Demers qui fait une large place à l’introspection et ne démarre pas sur les chapeaux de roues. Il faut près de plusieurs dizaines de pages pour voir se dessiner les contours de l’intrigue principale et pour vraiment accrocher aux deux personnages qui portent le récit et se répondent en alternance au fil des pages.

L’albatros et la mésange, c’est l’histoire de Jean-Baptiste et de Mélodie. Le premier est un surdoué, zèbre dans un monde d’humains, aîné d’une grande famille, pris entre un père fervent catholique, les enfants dont il s’occupe, sa fascination pour les oiseaux et ce concours pour universitaires qu’il tente de remporter même s’il n’a pas l’âge grâce à un essai dans lequel il verse tout son savoir. La deuxième est à un moment charnière de sa vie, blessée par un amour qui l’a consumée et qui lui a fait perdre toute confiance en elle et en les autres. La première fois qu’ils se voient, Jean-Baptiste crie vertement sur Mélodie, qui avec sa musique a fait fuir les oiseaux qu’il observait. Mais leurs deux univers sont appelés à se percuter de nouveau…

Plusieurs thèmes s’entrecroisent dans ce roman foisonnant. L’amour, oui, avec cette rencontre si importante pour les deux protagonistes, mais aussi l’impact de la religion sur la vie, le rapport entre humains et animaux, les secrets familiaux et les conséquences d’une agression sexuelle. C’est à la fois dense et lent, mais tissé de main de maître, les passages se répondant entre eux, certains détails glissés au début ne trouvant leur résonnance que dans la fin.

Alors, patienter pour mieux savourer? Je pense que même si les récits d’action sont à la mode, les romans psychologiques, moins intenses dans les premières pages, mais tout aussi riches, font le bonheur de plusieurs lecteurs. Encore plus l’été, quand on peut s’étendre sur une chaise longue et se laisser bercer par les mots sous les chauds rayons du soleil…

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