Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 93
Au bout du tunnel, la lumière

Au bout du tunnel, la lumière

Par Nathalie Ferraris, publié le 01/02/2016

J’ai longtemps hésité à donner ce titre à cette chronique. Il faut dire que, pour une raison que je m’explique mal, je n’affectionne pas beaucoup l’expression « Voir la lumière au bout du tunnel ». Peut-être parce qu’on l’utilise trop souvent? Quoi qu’il en soit, cette expression qui évoque l’espérance décrit très bien les deux albums que je vous propose en cette fin d’hiver. Alors voici la lumière au bout de deux tunnels!

La lumière et la mort
L’auteure-illustratrice Mélanie Watt a fait le bonheur des jeunes lecteurs grâce à ses séries « Chester » et « Frisson l’écureuil ». D’ailleurs, Frisson l’écureuil se prépare pour Noël lui a valu la première place au palmarès Communication-Jeunesse des livres préférés des jeunes en 2013-2014 dans la catégorie Livromagie (5-8 ans). En outre, Mélanie Watt a remporté plusieurs récompenses, dont le prix Amelia Frances Howard-Gibbon, le prix Ruth and Sylvia Schwartz et le prix Libris. Si la jeune créatrice nous a offert jusqu’à maintenant des personnages exubérants (le chat Chester) ou névrosés (Frisson, évidemment!), voilà qu’elle nous propose avec La mouche dans l’aspirateur un album unique qui aborde un sujet très sérieux : la mort.

Sous l’œil attentif du chien Napoléon, une mouche entre dans la maison. Elle survole la salle de bain, traverse la cuisine, zigzague dans la chambre à coucher et se dépose au sommet du monde, c’est-à-dire sur le globe terrestre du salon. Napoléon suit l’insecte dans toutes les pièces, sa peluche préférée dans la gueule. Tout à coup, le bouton de l’aspirateur s’enclenche. La vie de la mouche bascule, ainsi que celle de Napoléon. Car si la mouche est aspirée par l’appareil, la peluche du chien l’est aussi. Suivent alors pour l’insecte et Napoléon les cinq phases du deuil développées par Elisabeth Kübler-Ross en 1969 : le déni, le marchandage, la colère, le désespoir et l’acceptation. À chacune de ces phases, la volubile mouche exprime verbalement ses émotions tandis que le pacifique Napoléon les ressent. Heureusement, la mouche verra la lumière au bout du tunnel de l’aspirateur, tout comme le chien, qui passera à une autre étape de sa vie en faisant la rencontre de la belle Joséphine.

D’une grande profondeur et se terminant sur une note d’espoir, tant dans le texte que dans les couleurs, cet album sur la mort et le deuil est réussi. Les jeunes lecteurs qui ont perdu un être cher décoderont facilement les yeux très expressifs de la mouche et de Napoléon, et ils pourront aisément s’identifier à ces personnages. Ils prendront aussi plaisir à découvrir les nombreux détails qui composent les illustrations, comme les bouts de crayons, les dés et cartes à jouer, les céréales, les billes, les cure-oreilles et autres objets miniatures qui dorment dans le ventre de l’aspirateur et qui servent de décor au nouvel environnement de la mouche. Quant aux adultes, ils apprécieront l’humour du texte, le style rétro des illustrations (l’aspirateur de marque Electrolux, les plateaux dîners Swanson et la lampe de table danseuse hawaïenne leur rappelleront des souvenirs!) et les discussions que suscitera ce livre. Un album tout en finesse pour aborder le thème difficile de la perte.

La lumière et la prison
Tout comme Mélanie Watt, Jacques Goldstyn est apprécié des jeunes qui le connaissent surtout pour les bandes dessinées qu’il signe depuis plus de trente ans dans le magazine Les Débrouillards et pour sa mascotte Beppo pour laquelle il crée chaque mois de nouvelles péripéties. Or ce bédéiste publie depuis peu de magnifiques albums pour les enfants. Pensons aux livres Le petit tabarnak et L’arbragan (La Pastèque). Proposant aussi des caricatures politiques sous la plume de Boris à Amnistie internationale, l’auteur-illustrateur vient tout juste de faire paraître Le prisonnier sans frontières.

Par une belle journée, un homme et sa fille se joignent à une manifestation. Rapidement, l’armée est dépêchée sur place et le père de famille est brutalisé, embarqué et jeté en prison. Ne comprenant rien à ce qui lui arrive, il se fâche, s’insurge, se questionne, pleure et désespère. Mais il rêve aussi. À quoi? À sa fille et à leur grande liberté, à leurs promenades dans la nature, à leurs baignades dans les lacs. Un jour, un oiseau apporte une lettre d’encouragement au prisonnier. Puis deux, puis trois, puis cent! Évidemment, le gardien confisque et brûle les mots porteurs d’espoir. Mais un élan de solidarité se forme et des gens de partout à travers le monde continuent d’envoyer des billets au prisonnier. Telles des ailes, ces lettres lui apportent réconfort, soutien et confiance en un meilleur avenir. Une lumière dans sa sombre prison.

Dédié à Raif Badawi, son épouse et leurs trois enfants, Le prisonnier sans frontières est un album sans texte aux illustrations poignantes. Petits et grands seront touchés par la détresse du père et de sa fille, par l’insensibilité des gens au pouvoir et par la bonté de tous ceux qui veulent changer les choses. Réalisé en collaboration avec Amnistie internationale, ce livre dénonce toutes formes de censure et d’oppression. Il invite également le lecteur à se joindre au marathon d’écriture de l’organisme qui a pour objectif de faire libérer des gens injustement emprisonnés. Un hymne à la liberté d’expression qui devrait figurer dans toutes les classes de toutes nos écoles.

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