Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 100
À chacun ses classiques

À chacun ses classiques

Par Sophie Gagnon-Roberge, publié le 07/04/2017

Le terme « classique », quand il est question de littérature, est utilisé de bien des façons – tous ne s’entendant pas sur sa définition. En général, toutefois, si on s’éloigne de l’aspect temporel, on convient qu’un « classique » est un livre qui peut devenir un modèle qui donne une voix à l’universel, qui suscite l’admiration. Ainsi, si on attend d’habitude d’avoir un recul pour attribuer un tel qualificatif, on peut parfois sentir dès notre première lecture qu’on a entre les mains une œuvre hors de l’ordinaire, capable de toucher un large public parce que cumulant toutes ces qualités. Voici donc trois titres de la rentrée printanière qui pourraient bien mériter ce terme de « classique »!

Dans le contexte mondial actuel, le magnifique album L’abri paru chez Comme des géants est un baume, un moment de beauté bienvenue. En finalement assez peu de mots, Céline Claire utilise la métamorphose de la tempête dans la forêt pour parler de la peur des étrangers, du repli sur soi, de l’absence de générosité. « Qui sont ces gens? Que font-ils là? Que veulent-ils donc? Notre maison? Nos provisions? Nos vêtements? » Tous regardent passer l’ourson et son grand frère en se trouvant des excuses pour ne pas les aider, sauf un petit renard qui leur apporte une lanterne.  Toutefois, quand la famille de ce dernier doit quitter sa demeure, ensevelie sous la neige, la situation s’inverse et les étrangers, qui ont pu se créer leur propre abri, les accueillent, résilients, capables d’ouvrir leur cœur à ceux qui ont refusé de les aider.

Tout est beau dans cet album dont la tendresse est amplifiée par les peintures à l’aquarelle de Qin Leng – des premières illustrations qui montrent l’éveil de chacune des maisonnées et rendent si bien le caractère de chacun des animaux à cette finale remplie d’espoir qui fera réfléchir les petits comme les grands. C’est le genre d’album qui marque!

Pax et le petit soldat touche aussi à l’universel avec une histoire terriblement émouvante entre un renard et un garçon séparés alors qu’une guerre, jamais nommée, fait rage. Cette histoire écrite pour les 9 ans et plus rejoindra tant les plus jeunes que les plus vieux grâce à la force du texte, mais aussi aux illustrations de Jon Klassen, qui donnent encore plus de relief à cet univers intemporel. Forcé d’abandonner en forêt le renard qu’il a élevé depuis son plus jeune âge avant d’aller vivre chez son grand-père, Peter s’aperçoit vite que ce n’était pas ce qu’il aurait dû faire. Qu’il a failli à son devoir de protecteur et qu’il doit retourner chercher Pax, peu importe qu’il n’ait que 12 ans et que le chemin soit long, dangereux à cause de la guerre qui approche. Alors que Pax doit se faire à la vie sauvage et apprendre à créer des liens avec ses semblables pour survivre, Peter se blesse, mais rencontre Vola, une femme qui a vécu la guerre et qui, amputée et victime de stress post-traumatique, a choisi la réclusion. Entre les deux, l’amitié naît de l’entraide, des silences, du besoin de l’autre.

Il y a dans ce texte une grande douceur qu’on découvre dès les premières lignes, dans la tête du renard, quand celui-ci parle de « son garçon » comme l’enfant parle de « son renard ». Et au fil des aventures de Pax et de Peter, Sara Pennypacker raconte de multiples situations qui font écho chez chacun parce qu’elles sont d’une grande justesse. Tant du côté des humains que de celui des animaux, elle aborde l’importance de la famille, qu’elle soit biologique ou recréée, la confiance, la liberté, la cruauté de la guerre puisque ce n’est jamais les gentils contre les méchants, mais bien la souffrance de tous. La finale, déchirante, est ouverte et laisse de nombreuses questions en suspens, mais c’est aussi la force de cette œuvre : permettre à ses personnages de vivre tout simplement.

Tout à fait à l’opposé de cette intemporalité de Pax, qui ne donne pas d’indice sur l’époque, le lieu du conflit ou ses raisons, Simon Boulerice ancre complètement son récit dans la culture contemporaine avec Le dernier qui sort éteint la lumière. Il est ainsi question de cours de « Sirènes d’un soir », en référence directe avec des cours qui se donnent à Montréal et, les jumeaux ayant une fascination pour la téléréalité, il y a de multiples clins d’œil aux émissions de ce genre les plus connues au Québec.

Pourtant, malgré cette omniprésence de détails actuels, l’auteur hyperactif touche à l’universel grâce à ses personnages, Alia et Arnold, qui, à l’aube de leurs 13 ans, se questionnent sur leurs racines. En effet, enfants de Julien et d’Édouard, ils savent bien que leur mère est celle qu’ils appellent Marraine Sandrine, mais ils n’ont aucune idée de l’identité de leur père biologique, reconnaissant en eux tant le deuxième orteil géant de Papou Julien que les traits de Poupa Édouard. C’est à travers des lettres remises au fil des jours avant leur anniversaire que leurs pères se dévoileront peu à peu, se racontant d’abord eux-mêmes avant de passer aux aveux. Il y a une grande sensibilité dans l’écriture de Simon Boulerice et un doigté dans sa façon de parler d’une famille différente, mais ô combien aimante. Adapté de la pièce de théâtre Tout ce que vous n’avez pas vu à la télé, ce roman fait rire autant qu’il apporte de la chaleur au cœur.

Riche en œuvres touchantes aux thèmes universels, la littérature jeunesse a aussi cette particularité d’accompagner des lecteurs qui sont à un âge important, où ils sont souvent plus émotifs, où les livres les marquent souvent davantage. Ainsi, chacun a ses propres classiques!

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