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Vladimir V. Maïakovski: Le poète qui a tué l’homme

Vladimir V. Maïakovski: Le poète qui a tué l’homme

Par Robert Lévesque, publié le 18/04/2011
Parue en Suède en 2007, traduite en français l’an dernier, cette colossale et remarquable biographie du poète russe Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1893-1930) est la première que l’on peut qualifier de «non soviétique» et que son auteur, un écrivain suédois, revendique comme telle. En soi, c’est déjà un événement. Dégagé des clichés de l’histoire officielle ou de l’étatisation de sa biographie mise en œuvre par le Kremlin dès sa mort, ce regard approfondi porté sur la vie et l’œuvre de l’auteur du Nuage en pantalon et des Bains, et de combien de longs poèmes d’amour écrits pour Lili Brik qui n’ont d’égal en intensité que ceux qu’Aragon dédia aux yeux d’Elsa, nous amène à comprendre (par les hauts et les bas, la grandeur et la décadence, les splendeurs et misères…) comment un poète a pu croire au communisme. Le chanter, en vivre la complexe et implacable réalité, en subir les compromis et les interdits, ne pas en démordre au nom d’un idéal humaniste et puis en déchanter soudain, mais sans l’avouer autrement que par, décidée un jour d’avril, à 36 ans, la pression de son index sur la détente (quel mot dans une telle circonstance! la détente…) d’un revolver Mauser dont il avait posé le canon en direction de son cœur…
Il est rare de ressortir de la lecture d’une biographie avec l’impression que le genre peut mener au chef-d’œuvre, qu’une vie fouillée et relatée, expliquée, peut en soi devenir une œuvre à part entière, d’une lecture passionnante, comme celles, il y a bien longtemps, lues du temps de mes humanités, sur ces vies d’écrivains que brossait avec maestria André Maurois. Ou celle de Camus signée par Herbert Lottman en 1978. C’est cette impression de maîtrise que je ressens en refermant la brique (abondamment illustrée) de Bengt Jangfeldt consacrée à cet homme d’une pièce, cette armoire à glace d’un mètre quatre-vingt-dix qui fut «le célèbre poète communiste Maïakovski», «le plus grand poète russe vivant», un artiste surdoué qui écrivit de longs poèmes ardents mais aussi des slogans à la chaîne, qui avait une voix de basse qui faisait de lui son plus grand interprète, un tapageur extrême et inquiet qui passa sa vie de citoyen soviétique avec, «toujours sur lui, écrit Jangfeldt, un poing américain et un pistolet chargé».

On savait que chez Maïakovski l’idée de suicide court comme un fil rouge à travers son œuvre (dès 1915, dans Nuage en pantalon: «Le cœur aspire au revolver / Au rasoir la gorge rêve»), et c’est ce qui le rendait, malgré l’allégeance bolchévique et ses activités de propagandiste, si précieux, si humain à nos yeux de citoyens occidentaux, privilégiés ou aliénés. On sait maintenant après la lecture de cette biographie devenue de référence, et définitive, nourrie par les témoignages des derniers survivants parmi ses proches et par une documentation libérée des archives de la défunte Union des républiques socialistes soviétiques, jusqu’à quel point l’idée d’en finir avec la vie se conjugua au jour le jour avec son existence paradoxale de trublion lyrique et de chantre politique, de patriote de meeting et de joueur compulsif de casino, de poète de l’amour sublime et de partisan de la doxa communiste.

Neruda, autre grand poète qui tenta d’aligner sa liberté littéraire avec l’activité et l’engagement politique (ambassadeur, sénateur, puis accompagnateur des socialistes d’Allende), admirait le caractère de «poète public» que possédait le si impressionnant signataire d’une Ode à Lénine, avec «sa voix de tonnerre et ses traits de bronze» (Maïakovski avait en effet l’allure de sa future statue!), et dans J’avoue que j’ai vécu publié en 1973, l’année de sa mort consécutive au coup d’État de Pinochet, Neruda évoquait ce «cœur magnanime qui bouleversa le langage et affronta les problèmes les plus difficiles de la poésie politique». La poésie politique… Impossible programme qui, malgré la meilleure volonté, mène au gouffre.

L’homme apparemment de bronze qu’était le génial et fragile Maïakovski aura sans doute difficilement de bonne foi parcouru ce chemin qui passait par trop de compromissions et d’embûches morales (le silence qu’il aurait observé lorsqu’un premier écrivain, Nikolai Goumilev, l’ex-époux d’Anna Akhmatova, est fusillé sur ordre en 1921; Jangfeldt écrit: «Il n’existe aucun témoignage de la réaction de Maïakovski à la mort de Goumilev, mais le fait même de voir exécuter un collègue a dû le secouer»). Ce chemin abrupt et sans cesse glissant et à négocier car, même s’il disait soutenir ardemment le régime bolchévique, il devait se battre pour être édité, tout étant méfiance, surveillance, suspicion, menace d’exécution. Comme le souligne avec mordant le biographe Jangfeldt: «le tsarisme interdisait les livres, les bolcheviks se débarrassaient de l’auteur.»

Toute sa courte vie d’homme (il a 25 ans à la Révolution de 1918, il se tue à 36 ans), Vladimir Maïakovski fit face au choix de partir ou de rester, et toujours il resta, et on peut dire aussi que toujours il revint dans cette URSS car, pour services rendus (ayant fait l’École d’architecture, il produisait les plus belles affiches soviétiques, il torchait les plus beaux slogans communistes), il en était venu à pouvoir jouir de passe-droits comme des visas pour voyager à l’étranger (Paris, Berlin, Prague, le Mexique, les États-Unis), pour s’y acheter de belles fringues, faire sauter la banque d’un casino ou en sortir les poches vides, développer des amourettes avec de belles Russes blanches exilées…, et assister aux funérailles de Proust.

Lili Brik, qui était la sœur d’Elsa Triolet (chacune des sœurs Kagan, bien que mariée, l’une à Ossip Brik, l’autre à André Triolet, avait son grand poète!), fut la femme de sa vie, l’inspiratrice du poète, son grand amour indéfectible mais, en cela, la biographie de Jangfeldt est impressionnante de détails: ce couple-là, «Volodia» et Lili, à l’instar de celui que formeraient Sartre et le Castor, cultivait des amours contingentes à la va comme je te plais! Il aimait Lili totalement, Lili admirait sans réserve celui qui lui écrivait tant de vers épatants. Leur passion libre dura treize ans, du jour ou Maïakovski lui lut son Nuage en pantalon à celui d’avril 1930 et du coup de feu. Lili Brik se suicida en 1978, quarante-huit ans après lui.

La vie en jeu, de Bengt Jangfeldt, c’est le jeu de la vie que menèrent cet homme et cette femme au cœur d’une révolution idéologique qui fut l’une des grandes catastrophes humaines du XXe siècle. Ils se débrouillèrent entre idéal et peur, désir et désespoir, jusqu’à, pour lui, l’inévitable rencontre avec lui-même que la poète Marina Tsvetaïeva a résumé ainsi: «Douze années durant, l’homme Maïakovski a tenté de tuer en lui le poète Maïakovski et, la treizième, le poète s’est levé et a tué l’homme.»


Bibliographie :
La vie en jeu. une biographie illustrée de Vladimir Maïakovski, Bengt Jangfeldt, Albin Michel, 590 p. | 39,95$
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