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Vivre vieux et ne pas mourir

Vivre vieux et ne pas mourir

Par Michel Vézina, publié le 31/03/2010
Pour les Chiliens, le 11 septembre a eu une tout autre signification historique que pour nous, Nord-Américains. Le 11 septembre 1973, le général Pinochet prenait le pouvoir au Chili et Salvador Allende s’enlevait la vie dans le palais de la Moneda, à Santiago. Pendant les mois — voire les années — qui suivirent, l’horreur fut au rendez-vous quotidien: tout ce qui pouvait avoir un vague air de gauche était suspect aux yeux des milices de Pinochet, de la police et de l’armée. Et tous ceux qui avaient soutenu une forme ou une autre d’élan associatif, qui avaient souhaité d’une manière ou d’une autre que le socialisme s’installe dans leur pays, se virent, au mieux, menacés et interrogés. Plusieurs furent emprisonnés et torturés, et un trop grand nombre furent sauvagement assassinés par le pouvoir militaire en place.
De nombreux anciens militants réussirent à fuir: qui vers la France ou vers l’Espagne, qui vers le Canada ou Cuba, ou encore vers certains pays du Bloc soviétique.

Né en 1949, l’écrivain Luis Sepúlveda a commencé à militer très jeune dans les Jeunesses communistes. Il n’a que 24 ans en 1973 et il est encore étudiant lorsqu’il est enfermé à Temuco, dans une prison pour opposants politiques, en février 1975. Au terme de son procès, où il fut accusé de trahison, de conspiration subversive et d’appartenance aux groupes armés, Sepúlveda est condamné à vingt-huit ans de prison. En 1977, il est libéré et sa peine est commuée en huit années d’exil. Le jeune homme va voyager et sillonner l’Amérique du Sud. En 1982, il émigre en l’Europe, d’abord en Allemagne, puis dans le nord de l’Espagne.

Depuis 1992, année où il fait paraître son premier roman, L’homme qui lisait des romans d’amour, Luis Sepúlveda nous a gratifiés d’une quinzaine de titres. Je n’ai pas tout lu, mais chaque fois que j’ai pris la peine d’ouvrir un de ses ouvrages, le souvenir d’un confrère de classe, alors que j’étudiais en cinéma, m’est revenu. Nous avions écrit ensemble un travail sur ce film d’Arthur Lamothe, Le mépris n’aura qu’un temps, et devant certaines phrases un peu assassines que je tenais à insérer dans le texte, j’avais senti la crainte peser sur les épaules de mon ami. Il m’avait alors raconté qu’il lui était difficile d’oublier que nous vivions dans un pays où le simple fait d’écrire des phrases un peu revendicatrices ne pouvait pas nous entraîner dans la folie d’une chambre de torture ou vers la mort.

Dans L’ombre de ce que nous avons été, Sepúlveda fait revenir quelques-uns de ces exilés au Chili, un pays qui ne ressemble plus à rien, ni en bien ni en mal, de ce qu’ils ont connu. Ils ont dans la soixantaine et se retrouvent dans un atelier de mécanique. Ils se sont perdus de vue depuis trop longtemps, ils se racontent leur exil, la tristesse de ce rêve transformé en cauchemar, de ces convictions qui ne se sont jamais devenues réalité, de toutes leurs désillusions, aussi. Ils se retrouvent parce qu’un quatrième larron, Le Spécialiste, les a convoqués: «Et si on tentait le coup…» Il propose une dernière action qui pourrait leur redonner leurs rêves perdus, mais une série d’incidents en compromet l’exécution: Le Spécialiste ne viendra pas au rendez-vous, victime collatérale d’une sombre chicane de couple moderne. Mais le coup se fera quand même, sauf qu’il ne servira plus la même cause qu’à la vieille époque de ces anciens idéalistes désabusés…

En mettant en scène, aujourd’hui, ces hommes qui ont été au centre des rêves d’égalité sociale et politique des années 70, Sepúlveda se sert de l’histoire de son propre pays pour nous faire flotter sous le nez cette odeur âcre de rêve suranné qui nous appartient à tous, Chiliens ou non. Petites pourritures d’humains chargés d’hommeries que nous sommes devenus, individualistes, insouciants et aveugles des possibilités de changements que nous avons décrétés idéalistes ou impossibles, résignés que nous sommes devenus devant ce monde du «c’est comme ça que ça marche, qu’est-ce que je peux faire?» Comme plusieurs d’entre nous, jeunes ou vieux, les hommes d’action de Sepúlveda sont devenus l’ombre de ce qu’ils ont été...

L’ombre de ce que nous avons été se distingue par un jugement dur et impitoyable au travers duquel s’échappent, malgré ce constat d’échec douloureux, un amour et un espoir en l’humanité qui, même s’ils frôlent le cynisme, n’en demeurent pas moins magnifiquement justes.

Renaître
Le premier tome du journal de Susan Sontag couvre la période 1947-1963. Des premières tentatives de journal intime et d’écriture de fiction jusqu’à l’apparition de cet esprit caustique et critique que deviendra Sontag, ces lignes, écrites tout au long de la période cruciale où l’auteure devient, où l’écrivain surgit, nous plongent au cœur de la rude question de l’apprentissage, à la fois humain, intellectuel et sexuel.

«Baiser et être baisée. L’expérience la plus profonde — la plus renversante — c’est être baisée. Même chose pour être dessus ou dessous.»

[…]

«Je suis la plaie et le couteau!
… Et la victime et le bourreau.*» — Baudelaire

«J’ai fait des gestes blancs parmi les solitudes.*» — Apollinaire

«L’idée du foyer — “ Home Sweet Home ”— doit être détruite en même temps que l’idée de la rue.» — Piet Mondrian

«Maudite soit cette dette qui nous lie les uns aux autres… je rêve d’être libre comme l’air, et mon nom figure dans tous les livres de comptes de l’univers.» — Melville

Truffé de réflexions, de notes de lectures, d’anecdotes de rencontres, d’histoires d’amour et de sexe, Renaître, premier tome de cette sélection de journaux et de carnets, remplit sa mission: nous faire mieux connaître ce géant américain de l’écriture, cette commentatrice exceptionnelle de son monde et de son univers: «La sexualité n’est pas un projet (contrairement à l’écriture d’un livre, à une carrière, à l’éducation d’un enfant). La sexualité se consume toute seule chaque jour. Il n’y a pas de promesses, pas d’objectifs, rien n’est différé. Ce n’est pas une accumulation. La sexualité est le seul bien que la mort ne peut pas nous voler, une fois que nous avons commencé à vivre sexuellement. Mourir après une année de bonheur sexuel n’est pas plus triste que mourir après trente années. Seuls les actes qui sont répétés, donc, sont libres du goût amer de la mort.»


Bibliographie :
L’ombre de ce que nous avons été, Luis Sepúlveda, Métailié, 152 p. | 24,95$ Renaître, Susan Sontag, Christian Bourgois éditeur, 288 p. | 45,95$
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