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Vertiges (de l’amour)

Vertiges (de l’amour)

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 08/09/2005
Cet été, j’ai décidé de retomber en amour. Ou plutôt dans l’amour, un thème riche, inépuisable, que l’on peut aborder sur un mode lyrique, tragique, magique ou comique, c’est selon. Ainsi, le géant de la littérature mondiale qu’est Gabriel García Márquez signe une exploration des derniers soubresauts de la passion face au spectre de la mort, tandis que Lily Prior, une écrivaine encore malheureusement méconnue ici, préfère traiter de l’amour impossible dans une fable baroque. Le toujours grinçant Jim Crace s’est quant à lui permis de se pencher sur les fruits, amers ou doux, du désir amoureux à travers un recueil de nouvelles et un roman qui frôle gracieusement les territoires du fantastique.
Le bel âge, le bel amour

L’usage exige qu’il faille afficher de la politesse envers les auteurs vénérables. Márquez est de ceux-là. Celui qui a, selon l’avis de plusieurs, acquis ses lettres de noblesse en publiant le monumental Cent ans de solitude et L’Amour au temps du choléra, n’a pas besoin qu’on respecte l’usage : son œuvre impose d’elle-même une certaine déférence. Mémoire de mes putains tristes, une variation sublime sur la vieillesse et les avatars du désir, ne fait pas exception. Même si elle paraît bien mince (à peine 140 pages), il faudra ranger cette histoire aux côtés de De l’amour et autres démons, car l’écrivain colombien y démontre avec une maestria avec laquelle il fait bon renouer combien le choix du mot juste peut pallier la brièveté d’un livre. Se moquant de la morale pour se pencher plutôt sur les avatars imprévisibles du désir, Márquez nous présente le destin d’un vieil écrivain qui, sentant le souffle de sa mort dans son cou, décide un jour de s’offrir, pour ses 90 ans, une nuit d’amour avec une vierge. Le projet, certes scandaleux, ne dérivera jamais dans l’excès ou le voyeurisme, sachez-le. Ayant fait part de son intention à la tenancière d’un bordel qu’il a longtemps fréquenté, le vieillard se laisse donc enivrer une dernière fois par l’excitation que provoque la vue de la beauté offerte, à la manière d’un amateur d’art devant un chef-d’œuvre. Au fil des pages, on s’attache ainsi à ce narrateur lucide et généreux qui réapprend à aimer, un peu malgré lui. Les considérations sur le contraste entre les affres de la vieillesse et l’éternelle fraîcheur de l’esprit abondent dans Mémoire de mes putains tristes, un des plus beaux romans d’amour que nous ait offerts Gabriel García Márquez.


Mystère de l’ardeur

Cette idée de la passion a quelques points communs avec celle que développe depuis quelques années Lily Prior, une écrivaine partageant son temps entre Londres et la Toscane. C’est au cours de ses séjours en Italie que Prior a trouvé l’inspiration pour ses trois romans (La Cucina, Nectar et Ardente, tous publiés chez Grasset), de délicates fantaisies qui embrassent les thèmes du désir et de la boustifaille. Dans Ardente, Prior tisse à la manière d’une Joanne Harris (Chocolat) une fable où le lecteur doit laisser toute pensée noire derrière lui pour apprécier comme il se doit l’extravagance du paysage. Usant avec une joie manifeste des images les plus baroques ou surréalistes, la romancière relate l’arrivée dans un petit village de l’Ombrie d’un phénomène curieux. Impossible à décrire, on se contentera de nommer le phénomène « l’ardeur ». Cette chose mystérieuse, cet « ectoplasme parfumé », bouscule d’abord le destin d’Arcadio Carnabuci, fou d’amour pour la troublante Fernanda, débarquée dans la région afin de trouver l’esprit de sa sœur disparue. En semant quelques « graines d’amour », Carnabuci espère bien gagner le cœur de la belle, sans savoir que ce sera la mule Gezabel qui tombera amoureuse de lui. Dans la charcuterie du village, Fernanda fait là aussi un effet bœuf (!) et suscite un désir brûlant. D’autres indices de « l’ardeur » seront découverts dans le village, prétexte pour Prior à d’enivrantes anecdotes farfelues. On cède aisément à son charme et à son style enfantin, d’une prodigieuse naïveté. À preuve, cette description de l’affliction dont est victime un habitant du village, telle que vue par la mule Gezabel : «Je vis un être amoureux, comme j’étais moi-même amoureuse, quelqu’un qui portait en lui tout le désir, toute la peur, toute l’anxiété, toute la douleur, la beauté et la joie que je ressentais, assortis de cette chose frénétique, pressante, explosive, insupportable, exquise, étrange, remuante, bouillonnante, hurlante, piaillante, riante, gémissante et glaçante qui m’habitait. En un mot, l’ardeur.» Ouf ! Une exemple probant de la théorie (bien personnelle) que le plus seyant tricot d’adjectifs ne réchauffe pas toujours une inspiration frileuse. Malgré quelques petits défauts, Ardente s’offre comme une bouffée d’air frais pour l’âme, un doux zéphyr pour les cœurs noyés… J’arrêterai ici, ne désirant pas moi non plus céder à la contagion.


Big Jim

Et si la face obscure de l’amour et du désir vous attire, cédez alors aux dernières œuvres du Britannique Jim Crace. D’abord, un recueil de nouvelles toutes articulées elles aussi autour de la nourriture et de l’amour et intitulé Le Garde-manger du diable, puis Six, étrange épopée d’un homme prodigieusement fécond qui engrosse chaque femme qu’il aime. Styliste hors pair dont chacune des phrases nous parvient dans la (toujours) splendide traduction de Maryse Leynaud, Crace s’enfonce encore plus loin dans l’étude des mécanismes du désir, et sonde nos sentiments à la recherche des failles qu’il s’empresse d’explorer. Bien que parfois inégal — tous les textes ne suscitent pas le même intérêt —, Le Garde-manger du diable démontre combien il est important pour un nouvelliste de réussir à placer les bases d’un petit univers en quelques lignes (c’est Lily Prior qui grincerait des dents). On va des fables cyniques aux anecdotes cruelles en passant par toute la gamme des historiettes plus ou moins symboliques que nous inspire la nourriture. Le tout est, bien que copieux, tout à fait délicieux. Idem pour Six, un croisement habile entre un roman de Kafka (ici, une ville, plongée dans un climat de tension politique, subit les assauts de la température), l’exubérance de Calvino (surtout pour la richesse des descriptions et l’architecture audacieuse du récit) et le récit intimiste sur la politique et le sexe (cela, beaucoup de gens l’ont déjà abordé). En six épisodes comme autant de conquêtes, et donc, de grossesses, Crace use d’un arsenal de procédés littéraires élégants conférant souffle et panache à cette histoire impossible. Voilà un écrivain qui, pour reprendre les termes de son éditeur, mérite amplement sa réputation de « Borges anglais1 ».




1 À ce sujet, on rêve encore de lire un jour un « Poe péruvien », un « Ducharme sénégalais » ou une « Laberge taïwanaise ».


Bibliographie :
Mémoire de mes putains tristes, Gabriel García Márquez, Grasset, 140 p., 22,95 $ Ardente, Lily Prior, Grasset, 243 p., 29,95 $ Le Garde-manger du diable, Jim Crace, Rivages, 197 p., 34,95 $ Six, Jim Crace, Rivages, 215 p., 34,95 $
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