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Truman Capote : De sang chaud

Truman Capote : De sang chaud

Par Robert Lévesque, publié le 08/01/2007
Truman Capote débarqua à Paris après tout le monde, en 1949. Montparnasse n’était plus ce qu’il avait été dans l’entre-deux-guerres (années folles, monde sans soucis), où les exilés américains et irlandais (Hemingway, Miller, Fitzgerald, Pound, Joyce, Beckett) éclusèrent jusqu’à plus soif bourbons et fillettes; lui, dans le gris après-guerre, il tenta de rééditer (en moins flamboyant, en plus vulgaire) le numéro d’Oscar Wilde, efféminé, curieux, pute et vache, et avec ce bizarre de nom évoquant caban de soldat ou condom de baiseur. Qui savait, dans Paris, prononcer convenablement «Capôti»?
Personne, sans doute (et qui savait que son vrai nom était Persons?), car, contrairement à Wilde, qui était armoire à glace et chichiteux, Capote n’avait rien d’imposant, pas le prestige de l’art, ni la légende qui impressionne les initiés: il n’avait que le sans-gêne. C’était un garçon de 25 ans, très beau (Adonis photographié par Cartier-Bresson en 1946), mais du genre sarcastique, homosexuel manifeste. Il avait été livreur au New Yorker, avait écrit des textes dans Mademoiselle, le Harper’s Bazaar (si Cartier-Bresson lui tira le portrait, c’est qu’il l’accompagnait dans un de ses premiers reportages, à la Nouvelle-Orléans), et enfin un roman, publié en 1948 (Les Domaines hantés), qui était son second, car le premier était inabouti (on le publie en 2006, le film de Barnett Miller – Capote, l’Oscar à Philip Seymour Hoffman – lui ayant resservi une portion de gloire). Ce bel efflanqué extraverti, au sang chaud, avait alors l’ambition (il l’avouera plus tard) de devenir le Proust américain. Il allait à Paris en saisir, chez Cocteau et les restants, les traces parfumées…

Le temps a passé, son œuvre aussi, qu’on peut qualifier de «sous-fitzgéraldienne», mais de laquelle il restera toujours – bloc – l’incomparable et bouleversant récit du meurtre de la famille Clutter du Kansas (De sang-froid), et Truman Capote (qui ne s’est jamais remis de s’être frotté à cette violence irrationnelle) aura capoté (s’cusez) dans l’alcool et la drogue. Il meurt à 59 ans, en 1984, au bout d’une procrastination littéraire qui cachait une panne de fond, le blocage émotif, l’écrivain hors service, le proustien en rade qui ne contrôlait plus que l’art d’obtenir des à-valoir…

Que reste-il de ses amours, charnelles ou littéraires? Des inimitiés, vieilles querelles, ruines sentimentales, la solitude; l’Adonis des années 40 qui fit saliver le vieux Cocteau, qui alla prendre le thé chez la vieille Colette, déposa un manuscrit chez Gallimard à l’intention de Camus qui le refusa, détesta le couple Sartre-Beauvoir («ce louchon de Sartre, pipe au bec, teint terreux, et sa taupe de Beauvoir, sentant la jeune fille prolongée»), avait raté sa virée parisienne («il avait du talent, mais il n’en faisait pas grand-chose», tranche le Castor dans La Force des choses), comme sa vie, le gaillard au sang chaud s’étant refroidi, après In Cold Blood, dans une aigreur suicidaire. En novembre 2006, chez Bonhams à New York, on mettait aux enchères ses bibelots, son chapeau mou, 300 lots que sa dernière et seule amie, l’ex-femme de Johnny Carson, avait gardés intacts dans sa maison de Californie où il était mort un 25 août.

Houleuse traversée
Chez Grasset, on a pris la décision, 22 ans après sa disparition, de publier le début inabouti et la fin abandonnée de cette œuvre: d’abord le tout premier roman (dont il parla peu) apparu dans une vente aux enchères chez Sotheby’s en 2005, La Traversée de l’été, écrit à 19 ans. Il avait eu raison de cacher ce coup d’essai porté par un désir fitzgéraldien si mince que seule, pour les aficionados du tout-Capote, la figure de Grady McNeil, adolescente de 17 ans de famille huppée, comporte un intérêt en regard du personnage, abouti celui-là, de Holly Golightly de Breakfast at Tiffany, son chef-d’œuvre de légèreté perverse (pour nous cinéphiles, le souvenir de la plus belle nuque du monde, celle d’Audrey Hepburn qui l’incarne à l’écran).

Grady, qui refuse cet été-là de suivre ses parents en Europe, traverse la belle saison avec un garçon gardien de stationnement à Manhattan. Ils se marient en secret. La touche Capote est déjà là, dans la description du garçon vu par les yeux d’une fille (transfert sexo-romanesque), mais l’écrivain en herbe ne sait pas où aller avec son couple désassorti socialement, et il régla le problème avec la mort du couple dans un accident de voiture un soir de beuverie…

Il est plus intéressant de lire cet autre ouvrage inabouti, Prières exaucées, le tout dernier, celui qui, pour Capote, devait constituer sa «Recherche», son ouvrage proustien, le portrait d’une société friquée et décadente saisie à Paris comme à New York, côté Cocteau côté Garbo, côté Lipp côté Maison-Blanche (il voletait chez les Kennedy), un monde dans lequel il aurait entrecroisé phrases assassines et phrases inspirées. Mais il n’y arriva pas, les trois chapitres publiés en feuilleton dans Esquire en 1976 firent scandale, ses amis le lâchèrent, et l’œuvre entra dès lors en jachère définitive.

Placé sous le patronage de Thérèse d’Avila («Il y a plus de larmes versées sur des prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas»), l’ouvrage demeura à l’état de chantier avec ses trois parties, «Des monstres à l’état pur», «Kate McLoud» et «La côte basque», auxquelles aucune autre ne vint s’ajouter. Capote abandonna le travail, tout en continuant à prétendre qu’il avançait. Des lettres inédites, qui accompagnent l’édition de 2006, prouvent à quel point il imaginait (dès 1958, pour son éditeur) «un vaste roman, un magnum opus»; il confiait (en 1968, à Cecil Beaton): «Je travaille d’arrache-pied, je ne fais rien d’autre mais je n’ai pu avancer que par fragments»; il affirmait (en 1980, aux lecteurs de Interview): «Je suis – enfin! – en train de mettre la dernière touche à Prières exaucées»…

Après sa mort, dans ses papiers, on ne retrouva que les trois chapitres publiés dans Esquire, rien d’autre. Avait-il menti? Cette «Recherche» abandonnée, où le personnage central est assez médiocre, ce
P. B. Jones alter ego qui vole de New York à Tanger en passant par Paris, est un échec grandiose dans lequel se détache (encore une fois) un personnage féminin, Kate McCloud, autre Holly Golightly, l’idéal féminin de Capote, femme belle et intelligente, séparée d’un mari riche, diva des magazines glacés.

Mais là où Proust respectait la distance, la nuance, pour l’observation minutieuse de ses insectes mondains, Capote n’a fait que graffiter au venin des traits grossiers sur le visage de ses proies, n’épargnant que les lesbiennes ses sœurs, telle l’octogénaire Natalie Barney, «fixée une fois pour toutes dans les reflets nacrés de la cinquantaine…».


Bibliographie :
La Traversée de l’été, Grasset, 220 p., 19,95$ Prières exaucées, Grasset, coll. Les cahiers rouges, 210 p., 14,95$ (À paraître)
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