Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 95
Survivre

Survivre

Par Elsa Pépin, publié le 13/06/2016

Les survivants ne se suicident pas. En fait, le taux de suicide et de dépression augmente à mesure que les conditions de vie et le confort s’améliorent. Qu’y a-t-il à comprendre? Si près de la mort, que ce soit dans un camp de concentration, menacé par la guerre ou attaqué par une maladie mortelle, l’homme découvre une volonté de vivre à toute épreuve. Deux livres racontent à leur façon la force de survie de l’humanité.

Depuis des années, l’écrivain français Philippe Claudel s’intéresse à la mort et à la survie. Après Meuse l’oubli, qui portait sur le deuil, Les âmes grises, sur la guerre 14-18, et Le rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens et Prix des libraires 2007), sur la période post 39-45 et la résilience d’un homme chargé d’une mission inhumaine, l’auteur poursuit son enquête sur la relation des Hommes avec la mort dans L’arbre du pays Toraja, un roman lumineux sur la disparition.

Usant comme à son habitude d’images poétiques et puissantes, Claudel construit son roman autour d’une métaphore très joliment choisie de l’arbre-sépulture du pays Toraja, en Indonésie. Dans son large tronc creusé, on dépose les corps des très jeunes enfants qui viennent à mourir.
« Au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l’enfant dans son grand corps à lui, sous son écorce ressoudée », permettant à l’âme de s’élever vers le ciel. Rituel reliant la vie et la mort, ce tombeau fait arbre amorce, chez le narrateur du roman – un cinéaste qui, au mitan de sa vie, perd un grand ami –, une réflexion sur notre rapport à la mort que nous cherchons à contrer ou à chasser de nos esprits plutôt qu’à l’inclure dans nos vies, croit-il. Le récit, constitué d’une méditation « sur la part que la mort occupe dans notre vie, comment nous l’intégrons à nos jours, à nos activités de vivants », devient une célébration de la vie et du vivant, comme si en apprivoisant la mort, l’humain pouvait mieux voir la vie.

Entre deux femmes (Florence, avec qui il a été marié, et Elena, une femme plus jeune avec qui il a une liaison), entre le présent et le passé, le narrateur raconte son histoire qui s’articule autour de la maladie, puis de la disparition d’Eugène, cet ami aussi producteur de ses films, personnage dans lequel on reconnaît une évocation de l’éditeur de Claudel, Jean-Marc Roberts, décédé en 2013. Comment continuer à créer sans ce dialogue entamé avec lui, sans cette amitié de mots, qui « avaient constitué pour moi, durant des années, une charpente de cette maison que nous tentons tous de construire avec patience et difficulté et qui s’appelle la vie »? « La mort d’Eugène a interrompu le chantier », dit-il, mais avec le temps, l’ami endeuillé découvre que le disparu vit toujours en lui.

Profond et paisible, ce roman traite de la mort et de l’absence avec une lucidité calme qui rend aux disparus une place dans la vie, soit celle de fantômes qui continuent à nous habiter, à nous modifier. « Poursuivre sa vie quand autour de soi s’effacent les figures et les présences revient à redéfinir constamment un ordre que le chaos de la mort bouleverse à chaque phase du jeu. Vivre, en quelque sorte, c’est savoir survivre et recomposer. »

Définir la mort revient donc à définir le vivant, nous dit Claudel. Par un récit qui interroge « la force qu’ont les hommes de durer » etla faculté d’« apprendre à mourir » à laquelle croyaient Socrate et Montaigne, Claudel rejoint les grands philosophes, peignant un portrait humaniste et bouleversant de la capacité à continuer de vivre après la mort de l’autre. Sans effusion, avec sincérité et sobriété, l’auteur nous ouvre son intimité. En effet, L’arbre du pays Toraja est sans doute son livre le plus personnel, le plus près de lui, et sans ne rien ôter à son talent de conteur, cela contribue à en faire une fable des plus universelles.

Femme en fuite
Autre récit sur la volonté de survivre, mais dans un registre plus dur et cruel cette fois, La femme au colt 45 de Marie Redonnet suit la trajectoire chaotique de Lora Sander, qui fuit l’Azirie, son pays tombé sous le joug d’une dictature. Dans ce monde imaginaire qui fait référence au nôtre, Lora quitte son fils, après que son mari eut été enlevé, pour rejoindre l’État limitrophe. Laissant derrière elle sa carrière d’actrice au Magic Théâtre, armée de son colt 45, elle découvre en même temps la liberté et le danger, subissant le climat de terreur qui règne dans la région. Elle se confronte à des trafiquants qui profitent de la guerre pour faire des affaires, mais face à la menace perpétuelle, aux aguets, elle survit en goûtant pour la première fois à la solitude, ne pensant qu’à elle.

Étrange fable aux accents apocalyptiques, ce roman frappe par son ton direct et sa forme originale, qui alterne entre une narration à la première personne, où l’héroïne parle en son nom, et des passages à la troisième personne, plus courts, qui décrivent ses actions. Portrait féminin peint de l’intérieur, ce bref et fulgurant opus pénètre une réalité peu représentée, celle des femmes dans la guerre qui choisissent de fuir en solo, qui partent refaire leur vie ailleurs, un peu égoïstement, faisant preuve d’un courage et d’une détermination hors pair. Rusée et astucieuse, Lora réussit à éviter l’usine où les malheureuses sont conduites pour y travailler comme des esclaves et à trouver repaire chez madame Anna, qui l’héberge dans son pavillon, puis à travailler dans un camion-pizza. Grâce à son colt 45, elle gagne le respect des hommes, mais n’échappera pas à leur violence, découvrant, à regret, que ce qu’elle croyait être « le pays de la liberté est un leurre ».

Au milieu de cette existence extrême où la mort rôde et la vie ressemble à une lutte sans fin contre l’ennemi, Lora se raccroche à son passé. « Je pense à Zuca et Giorgo comme si je les avais connus dans une autre vie dont le souvenir s’éloigne chaque jour un peu plus. Je m’accroche à ce souvenir pour garder la mémoire de ce que j’ai été. Sans cette mémoire, je serais perdue. » Mais pour survivre, Lora devra apprendre à oublier. « Pour être forte, je dois vivre comme si je n’aimais personne. Personne! » Quand le régime dictatorial du général Rafi est renversé, le mari de Lora réhabilite le théâtre et l’invite à revenir jouer pour lui. Retournera-t-elle dans son ancienne vie de soumission?

Roman initiatique de peur et de sang-froid, La femme au colt 45 regarde en face un monde sombre, violent et hostile où la guerre et les abus de pouvoir sont un cauchemar pour la femme. Mais Redonnet offre surtout un chant inspirant de résistance féminine, le récit d’une héroïne moderne qui arpente un monde ignoble, et dont le combat pour survivre réussit à extraire la vie de la mort.

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