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Sexe, drogues et absolu

Sexe, drogues et absolu

Par Michel Vézina, publié le 16/12/2008
Qui de nous n’est pas à la recherche d’un absolu? La bête humaine ne cesse de chercher les pistes qui la feront se rapprocher de ce qu’il est convenu, à tort ou à raison, d’appeler «la vérité». À la rencontre des genres et des styles, jeunes ou vieux, spirituels ou politiques, sociaux ou égocentriques, nous sommes faits d’extases qui se prolongent, se propulsent et se recoupent pour toujours tendre vers une volonté d’élévation qui, chez les uns, s’exprime par la recherche de Dieu, qui, chez les autres, par la descendance, par l’extase opiomane, par le sexe à tout crin, l’amour des toisons velues des poètes ou, on l’espère, par la poésie elle-même. Tout cela concourt à trouver «sa vérité». La question de l’absolu de trois manières on ne peut plus hétéroclites!
À Paris, récemment, j’ai fouillé des librairies en arpentant la ville. Il est bon de se perdre et il est doux de se laisser bercer par les pavés inégaux, de se sentir aimanté par une boutique, une librairie, une corniche, une affiche.

L’intrigue autour de Ginsberg et moi, de Frédéric Chouraki, se situe au cœur d’un des plus vieux quartiers de Paris, le Marais. Simon, le narrateur, est un jeune poète juif et homosexuel épris en général des poètes de la Beat Generation, et particulièrement d’Allen Ginsberg. Or Simon, qui tâte un peu de la plume dans un magazine à la mode, est aussi un jeune éphèbe de la scène gay parisienne qui passe d’un amant à l’autre, d’une nuit folle à l’autre, s’extasiant surtout des ferveurs érotiques qui s’associent à une certaine envolée poétique.

Sa future rencontre avec son idole se fera tant sous le couvert de cette extase que sous celle de sa jeunesse insatiable…

Son amour des poètes Beat est profond: il en vient même à s’amuser comme Burroughs l’avait fait avant lui, tuant sa femme d’une balle en plein front en jouant à Guillaume Tell… Simon, lui, vise avec un taser une pomme placée sur la tête de sa colocataire éperdument amoureuse de lui. Par compassion, par amitié, par un effet de dénégation frôlant la morbidité, mais peut-être aussi pour satisfaire les exigences de sa communauté, Simon acceptera de faire un enfant à cette Chardonnay qu’il aime bien, mais pour qui il ne pourra jamais ressentir autre chose qu’une affection tout au plus fraternelle. La relation s’effilochera, se gangrénera, au fil de la mésentente affective et sexuelle, au point de presque devenir une guerre ouverte.

Et Simon rencontrera Allen Ginsberg. Au sens le plus talmudique (n’oublions pas que Simon et Allen sont juifs), au lendemain d’une orgie poétique qui les précipitera dans les bras l’un de l’autre. Simon, apprenti rabbin, invitera le poète Beat à assister au Sabbat, et celui-ci, sous prétexte d’une élévation libidino-mystico-poétique, transformera en orgie magnifique les rencontres de la communauté du Marais. Cela ne manquera pas, quand l’épouse de Simon fera s’ouvrir les yeux de ses coreligionnaires, d’attirer sur ce dernier, évidemment, mais sur Ginsberg surtout, les foudres de la communauté, qui ira jusqu’à orga­niser l’expulsion hors de la France du grand poète américain.

Ginsberg et moi se lit avec un humour qui rappelle celui de Woody Allen. Poussant ses lubies érotico-poétiques jusqu’à la caricature acerbe, Frédéric Chouraki arrive à provoquer, un peu comme celui à qui il nous fait penser, une réflexion qui s’articule tout autant grâce à l’érudition bouillante de l’auteur, qu’à un humour d’une noirceur presque indicible.

Mais de ce roman émane une nostalgie, celle d’un monde libertaire, sinon libre. Un monde où toutes les exagérations étaient encore permises, un monde où la recherche de cet absolu qui, passant peut-être encore un peu par un certain code religieux, cherchait à s’en détacher. Un monde à la recherche de
la vérité…

Vieux punks que jamais
Vous connaissez Le Poulpe? C’est le nom d’une série, et le surnom de son personnage. Gabriel Lecouvreur est un pur produit des années 80 et 90. Avec ces tendances punkoïdo-anarchistes, cet enquêteur plutôt libertaire ne travaille jamais pour le compte de qui que ce soit. Il fouille sans cesse, «à son compte, dans les failles et les désordres apparents du quotidien».

Créé au milieu des années 90 par l’animateur social et écrivain Jean-Bernard Pouy, Le Poulpe est ce qu’on pourrait appeler une série à relais. Une bible et 255 auteurs plus tard, la série surprend toujours. Le regard qu’elle pose sur le monde dans lequel nous vivons reste encore d’une acuité magistrale. À la différence de nombreuses autres séries articulées autour d’un héros central infaillible, Le Poulpe expose sans cesse ses faiblesses, dont celles, toutes humaines, que le vieillissement occasionne.
Gabriel Lecouvreur, dit Le Poulpe, est né en 1960. Il avait donc 35 ans à la création de la série. Aujourd’hui, son approche de la cinquantaine le tracasse, ses os commencent à le faire souffrir, et les vieux souvenirs de son âge d’or deviennent les éléments nostalgiques, lui donnant l’air de cet âge tontonnique qu’il est en train d’attendre.

Dans Saint-Pierre et Nuque longue, le Poulpe revient sur les lieux d’un de ses jeunes étés. Marseille, 1980. Lecouvreur y vécut un de ses premiers amours. Ah, Sabrina, mignonne autant que jolie, napolitaine autant que marseillaise, elle frayait avec le groupe punko-skinoïdomane dans lequel son frère Bernard jouait. Un été de fumette et de mauvaises bières, de baises juvéniles et d’éveil politiques. Quelques années plus tard, les punks et les skins ne feraient plus jamais bon ménage, les uns bien à gauche, les autres nettement trop à droite.

Trente ans plus tard, un fait divers dans Le Parisien raconte la découverte d’un certain Bernard, probablement assassiné dans le port de Marseille. Le Poulpe, toujours aussi curieux et nostalgique, décide d’aller y mettre un peu le nez. Sabrina est devenue obèse et les potes d’antan sont devenus, pour le petit skin facho de l’époque, un entrepreneur à la réussite flamboyante, et pour le petit junkie, un mendiant, bien entendu. Les temps font vieillir, et le Poulpe affirmera encore ses choix politiques, de ceux qui préfèrent aider les petits que de s’associer aux grands, surtout quand ces derniers, de petites merdes sont devenues de grosses pourritures… L’absolu, encore, sexe de poulpe et vieille herbe de Provence, sur fond de rancœurs éternelles!

Mère des drogues
Depuis toujours, et je pèse mes mots, la soif de la connaissance passe par l’utilisation de certaines clés. Dans presque toutes les civilisations, les drogues psychotropes en font partie. Nombres d’ouvrages en traitent, qui de Castaneda ou de Narby, en passant par McCleary et Burroughs. Confessions d’un chasseur d’opium, de Nick Tosches, est paru pour la première fois en 2000. Depuis, trois éditions subséquentes ont vu le jour et je ne comprends toujours pas que ce livre ne me soit jamais tombé entre les mains! Ce n’est qu’aujourd’hui que je découvre ce petit livre extraordinaire de lucidité et d’intensité.

Nick Tosches creuse les sillons de son récit d’une plume trempée dans le vitriol. Deux passages vous laissent sur vos élans d’absolu: «Nous vivons en un temps de pseudo-connaissance, par quoi nous nous efforçons vaniteusement de nous distinguer de la médiocrité ambiante. S’asseoir autour d’une bouteille de jus de raisin rance et évoquer de délicats arômes de groseilles, de fumée de chêne, de truffe, ou n’importe quel autre gracieuse ineptie que l’on croit découvrir dans le goût de cette piquette, c’est être un cafone de premier ordre. Car s’il y a un délicat arôme à découvrir dans n’importe quel vin, ce sera vraisemblablement celui des pesticides et des engrais.» Et plus loin: «Lorsque Dieu approcha Sa bouche des narines d’Adam, il y avait probablement de l’opium dans Son souffle.»

Pour le plaisir de ceux qui ne pourront jamais embrasser Dieu…

À votre santé!


Bibliographie :
Ginsberg et moi, Frédéric Chouraki, Seuil, coll. Cadre rouge, 226 p., 32,95$ Saint-Pierre et Nuque longue, Serge Scotto, Baleine, 182 p., 12,95$ Confessions d’un chasseur d’opium, Nick Toshes, Allia, coll. Petite collection, 64 p., 10,95$
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