Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 94
Samuel Beckett: « Juste un domestique ordinaire »

Samuel Beckett: « Juste un domestique ordinaire »

Par Robert Lévesque, publié le 04/04/2016

En mars 1949, la guerre terminée durant laquelle il n’écrivit rien d’ordre littéraire, ne posta que quelques cartes à ses proches, servant parfois d’agent de liaison pour un réseau de résistants (son passeport irlandais lui permettait de circuler la nuit sans permis spécial), Samuel Beckett, avec Suzanne Deschevaux-Dumesnil, était revenu à Paris dans l’appartement du 6 rue des Favorites, un logement sans chauffage où, comme avant-guerre, il vivotera de traductions (l’une sur les méfaits des appareils à sous pour Sélection du Reader’s Digest!), de poèmes acceptés dans des revues anglaises, accumulant les refus pour ses textes en prose qu’il écrit crânement en français (pour lui, « la langue de l’infinitésimal »).

Le 27, dans une lettre à l’ami Tom McGreevy, la première depuis juin 1939, il dit son bonheur de reprendre contact, confie son inquiétude au sujet de sa mère atteinte de la maladie de Parkinson, annonce que Suzanne et lui ont loué une chambre non meublée dans une ferme à Ussy-sur-Marne (« merveilleuse campagne, la paix ») puis, au détour d’autres sujets, glisse : « J’ai terminé une seconde pièce en deux actes : En attendant Godot, je suis maintenant en train de la taper ».

Cette pièce – Vladimir et Estragon attendant on ne sait qui sur une route déserte avec arbre sec (il aura des feuilles au second acte qui continue le premier à l’identique ou presque) –, il l’a écrite du 9 octobre 1948 au 29 janvier 1949 et elle sera créée le 5 janvier 1953 au Théâtre de Babylone dans une mise en scène de Roger Blin. Il n’assistera pas à la générale, n’acceptera jamais de donner une interview, d’apparaître en public, de jouer le jeu médiatique. Il demeure Samuel Beckett tel qu’en lui-même… même si cette générale dans une nuit d’hiver d’après-guerre changea tout et qu’il devint dès lors la voix majeure du nouveau théâtre, un immense écrivain, le plus grand de son époque. L’Irlandais des zincs buvant bières et scotchs dans les gargotes où Verlaine sifflait ses fées vertes, surpris par la célébrité, demeure flegmatique. Silencieux (sauf dans sa correspondance abondante). James Knowlson va intituler sa biographie Damned to Fame : The Life of Samuel Beckett.

Pourquoi n’assiste-t-il pas à la première de son chef-d’œuvre? On trouve au second tome de sa correspondance une lettre postée à Blin le 9 janvier 1953, quatre jours après la création, je la transcris tant Beckett est là, insensible au succès personnel, de glace face à la signification de sa pièce, maniaque sur le détail d’un jeu de scène (en l’occurrence, sa didascalie de la fin de l’acte II : « Estragon dénoue la corde qui maintient son pantalon. Celui-ci, beaucoup trop large, lui tombe autour des chevilles»), intransigeant sur l’intégrité de son théâtre, et poli. Cette lettre fut écrite à Ussy dans le refuge qu’il décrit à McGreevy : « […] une grande chambre délabrée au rez-de-chaussée donnant sur de vieux arbres fruitiers et des lilas, la Marne à cent mètres »…

« Mon cher Roger, bravo à tous. Je suis si content de votre succès à tous. Ne m’en veuillez pas de m’être barré, je n’en pouvais plus. Il y a une chose qui me chiffonne, c’est le froc d’Estragon. J’ai naturellement demandé à Suzanne s’il tombe bien. Elle me dit qu’il le retient à mi-chemin. Il ne le faut absolument pas, c’est on ne peut plus hors de situation. Il n’a vraiment pas la tête à ça à ce moment-là, il ne se rend même pas compte qu’il est tombé. Quant aux rires qui pourraient saluer la chute complète, au grand dam de ce touchant tableau final, il n’y a absolument rien à objecter, ils seraient du même ordre que les précédents. L’esprit de la pièce, dans la mesure où elle en a, c’est que rien n’est plus grotesque que le tragique, et il faut l’exprimer jusqu’à la fin, et surtout à la fin. J’ai un tas d’autres raisons pour vouloir que ce jeu de scène ne soit pas escamoté, mais je vous en fais grâce. Soyez seulement assez gentil de le rétablir comme c’est indiqué dans le texte, et comme nous l’avions toujours prévu au cours des répétitions, et que le pantalon tombe complètement, autour des chevilles. Ça doit vous sembler stupide, mais pour moi c’est capital. Bonne continuation et une amicale poignée de main à tous. Sam. »

Le second tome de sa correspondance est différent du premier : plus de plaintes sur sa santé, ses pieds, ses furoncles, plus de périples dans les musées allemands, pas d’échos des disputes avec sa mère, mais des échanges avec éditeurs, metteurs en scène, traducteurs, acteurs. Qui veut tout savoir du Beckett à ses affaires trouve là un écrivain agacé et appliqué, qui refuse tout (académie, décoration, hommage, invitations) et n’a comme préoccupation que le respect de ses textes et la menée de son œuvre à sa manière, fastidieuse à l’en croire. Aucune réflexion sur le sens des pièces, sujet exécrable à ses yeux, Beckett écrivant avec des personnages, pas avec des idées.

Aux échanges avec les appareils éditorial et théâtral, je préfère souligner à quel point l’écriture était pour lui (« bon qu’à ça », répondit-il à un questionnaire) un travail de doute, de découragement, d’acharnement. En janvier 1955, il commence une autre pièce en deux actes. À Roger Blin : « Il y a là une pièce quelque part […] si jamais j’y arrive ce sera je crois grâce à vous. » En février, à Pamela Mitchell, une amie américaine : « Je me débats toujours sombrement avec l’acte deux de l’autre pièce, faisant sans cesse des bourdes que je n’ai pas grand espoir de rattraper. » En mars, il lui confie que cette pièce « ne vaut rien et il faut que je recommence tout ». En février 1956, à l’éditeur Barney Rosset : « J’ai terminé la pièce à ma grande insatisfaction, en particulier pour l’acte un. Je la laisse refroidir. » En juin 1956, au metteur en scène Alan Schneider : « J’ai enfin écrit une autre pièce, un acte, un peu plus d’une heure et quart. » Il ajoute : « plus inhumain que Godot ».

Il s’agissait de Fin de partie mettant en scène, dans un intérieur sans meubles, un infirme et un domestique, Hamm et Clov, un huis clos intégral. Clov incapable de quitter Hamm qu’il a aimé, qu’il déteste.

À Pamela Mitchell, il avait confié : « J’aurais fait un assez bon majordome, non, trop de responsabilités, un domestique en chef, non, juste un domestique ordinaire ».

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