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Sadeq Hedayat: Un Iranien errant

Sadeq Hedayat: Un Iranien errant

Par Robert Lévesque, publié le 16/10/2006
«Rien de commun» nous signale, depuis sa fondation en 1937, la devise de la Librairie José Corti, la maison de l’exemplaire libraire-éditeur de la rue de Médicis (cher Corti, que Gutenberg ait ton âme…). Comme ceux de Gracq, de l’Argentin Macedonio Fernandez ou du Portugais Miguel Torga, il n’y a «rien de commun», en effet, dans les textes (un roman, des nouvelles, des satires) qu’il publia de l’Iranien Sadeq Hedayat (né à Téhéran en 1903, mort à Paris en 1951), textes destinés à l’oubli s’il n’en avait tenu qu’à cet écrivain, considéré par le régime dynastique d’alors (qu’est-ce que ce serait aujourd’hui!) comme «débauché» et «morbide», interdit de publication dans son pays, indifférent au sort public de son œuvre, et qui vint se suicider à 48 ans, rue Championnet, au pays des Lumières.
Traduite du persan (la langue iranienne venue du parsi indo-européen), l’œuvre d’Hedayat serait passée à la trappe si le Corse Corti n’avait publié en 1953 ce qui est considéré comme son chef-d’œuvre, le roman La Chouette aveugle (d’abord paru en cinquante polycopies à Bombay en 1937), étrange conte halluciné où le monde, ses objets et ses êtres, et le temps, se déforment en visions insolites surgies dans la tête d’un fumeur d’opium isolé, enfermé, qui tente de se faire connaître de l’ombre qu’il aperçoit sur le mur de sa chambre, son ombre, pour y verser son moi antérieur, mort.

Dans ce roman, qu’un ami m’a fait connaître (j’ouvris alors la porte sur l’œuvre), cet homme n’a qu’une activité au-delà de sa rêverie, il trace sur du cuir, sans savoir pourquoi, le même motif : un cyprès, un vieillard assis et une jeune fille aux yeux immenses, étonnés, éclatants; un jour, se levant pour attraper en haut d’une étagère une bouteille de vin reçue en héritage, il voit, par la lucarne dégagée, un vieillard qui rit sarcastiquement, assis sous un cyprès, et près de lui une jeune fille le regarde, lui, le visionnaire graveur qui, ainsi fixé par les prunelles brûlantes de cette fille, va retraverser sa vie pour se retrouver seul dans une chambre d’aspect familier où, sur son corps étendu, un cadavre (son amour? sa vie?) pèse de tout son poids…

Hormis les intermittences de l’opium et le mouvement d’écriture en arabesques qui l’enrichit, il y a, dans ce texte écrit en France en 1930, quelque chose de pré-beckettien dans le dénuement de l’action, l’isolement, la morale statique du personnage, le rôle muet d’héréditaire, corps immobile; le Beckett des derniers textes, Cette fois, Compagnie, Mal vu mal dit, où le représentant de l’humanité vit allongé, seul, immobile, moribond sans parole traversant mentalement les ruines d’un passé (dédale métaphysique) dont il est la dernière incarnation.

Sadeq Hedayat, francophile, admirateur des philosophes du XVIIIe siècle (il y a du Diderot dans ses fables et satires anti-religions) et admiré par les Surréalistes du XXe siècle (Breton s’en pâma), était un esprit moderne, trop libre pour demeurer en Iran. C’est à Paris, où il arriva à 23 ans en 1926, qu’il allait écrire ce chef-d’œuvre halluciné et désolé, Paris où il aimait vivre (la Seine, sa compagne), mais où il choisirait de mourir car, revenu en Iran en 1930, il ne trouva qu’incompréhension et répression; fuyant de nouveau cette Perse où la littérature était depuis des siècles tombée en déclin, où les intellectuels étaient en sommeil, où les Pahlavi modernisaient le pays sans consentir à l’élément majeur de la liberté, c’est en Inde et dans l’Ouzbékistan soviétique qu’il ira connaître ses plus fortes impressions humaines et qu’il persistera (même s’il ne croyait pas à la nécessité de publier) à signer une œuvre adhérant à la modernité qui, circulant sous le manteau, traduite par des amis, trouva le chemin de José Corti.

La solitude vantée
Dans L’Abîme, recueil de récits sur «l’homme, cet enterré vivant», on trouve une nouvelle qui, par un charme étrange et morbide, lie la littérature schizose de Pessoa, le théâtre beckettien du vide, la position de repli de Thomas Bernhard et le désespoir discret de Tchekhov : c’est La Chambre noire, lieu clos, lieu d’aveu final, de l’explosion du désir de mourir où un voyageur distant («comme s’il avait voulu rester séparé des événements du monde extérieur») invite un voyageur à dormir chez lui au hasard d’une escale de nuit dans sa ville; il ne veut pas le connaître, mais il lui parle, lui dit tout, qu’il ne veut pas de ce monde, qu’il s’est fait construire cette chambre (il l’y mène) sans lumière («Il n’y a que dans cette chambre que je peux vivre en moi-même»). L’invité s’endort et au matin il trouve son hôte mort.

L’invité s’interroge : «Comme il le disait, lui-même, est-ce que sa bourse s’était vidée; ou bien avait-il eu peur de cette solitude qu’il vantait tant, et avait-il voulu avoir quelqu’un près de lui, au moins pour cette dernière nuit? Après tout, peut-être cet homme était-il un véritable bienheureux. Peut-être avait-il voulu garder ce bonheur pour lui toujours, et cette chambre même avait été sa chambre idéale!»

Ubu-Imam
Sadeq Hedayat (ma découverte littéraire de 2006, relais de celle du Russe Gaïto Gazdanov en 2002), l’Iranien errant, a démontré dans ses satires qu’il possédait, à l’inverse du pessimisme, un énorme pouvoir de dérision, de cynisme brut. Dans Madame Alavieh, il met en scène une «mère courage» des pèlerinages à La Mecque, femme vulgaire qui fait son fric en exhibant à la dérobée une toile où l’on voit des images de l’histoire de l’Islam chiite et de Mahomet (ce qui est interdit); on y trouve surtout une nouvelle, plutôt un sujet de vaudeville (Hedayat est maître du genre, appris à Paris) sous le titre de La Mission. Écrire, ou jouer ça aujourd’hui, c’est la fatwa garantie!

Écrite à Paris en 1930, cette Mission, supposée se tenir en l’an 1346 de l’hégire avec des incursions «en pays Yankee» et «en Yorope», est une mission islamiste allant chez les mécréants pour les convertir ou les tuer, s’approprier femmes et chameaux, proscrire l’incroyance et «leur apprendre l’arabe pour psalmo-dier le Coran, peu importe s’ils n’y comprennent rien»... Le chef, un Ubu-Imam, finit par acheter les Folies Bergère pendant que son trésorier file avec le magot et qu’à la fin «l’arnaque» triomphe. Autrement dit, comme l’écrivait l’Iranien errant, c’est Houellebecq et feue la Fallaci qui applaudiraient, «se convertir à l’Islam, c’est des conneries»…


Bibliographie :
La Chouette aveugle, Traduit par Roger Lescot, Éditions José Corti, 200 p., 32,95$Madame Alavieh et autres récits, Traduit par Derayeh Deraklshesh, Éditions José Corti, 172 p., 34,95$ L’Abîme et autres récits, Traduit pas M. E. Farzaneh, Éditions José Corti, 152 p., 29,95$
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