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Rions, c’est l’heure

Rions, c’est l’heure

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 20/10/2005
Qu’il fait bon, en ces temps troublés par des conflits et des tragédies dont l’ampleur nous dépasse, de s’offrir, en guise de remède à la morosité ambiante, une bonne pinte d’humour ! Attention toutefois, je ne parle pas ici de l’humour qui remplit les salles de spectacle à travers la province, celui pratiqué par quelques humoristes à l’imagination ténue dont les propos sur la vie qu’on mène frisent le vulgaire. Je parle plutôt d’un esprit drolatique qui traverse les frontières. Je songe à une fantaisie à l’italienne, au sarcasme finnois, au sens de la répartie et au cynisme british.
Carnivale

À moins d’être un bien triste sire, on ne peut pas faire la rencontre de la prose déjantée de l’Italien Stefano Benni, dont j’ai déjà par le passé chanté les louanges en ces pages, sans succomber à son humour pétillant, proche de celui que défend l’acteur et réalisateur Roberto Benigni. Comme lui, Benni a compris que pour dénoncer la bêtise, rien ne vaut une fable carnavalesque où, derrière le comique de situation, se cache une vérité qui n’a rien de rigolo. Achille au pied léger, son sixième roman (traduit courageusement par Marguerite Pozzoli), porte dès les premiers chapitres la touche distinctive de Benni. Le vocabulaire est coloré à souhait, et les descriptions d’un quotidien où la logique paraît absente, baroques, voire échevelées. Fortement engagé dans la dénonciation de la bêtise ambiante, l’auteur de Spiriti et du Bar sous la mer tisse à travers les mésaventures d’Ulysse, un lecteur de manuscrits dans une maison d’édition minable, un portrait mordant des malheurs de l’acte littéraire d’aujourd’hui. Taraudé, au propre comme au figuré, par de petits auteurs qui émergent des pages qu’il traîne avec lui, Ulysse est aussi amoureux de Pilar, une jeune dame irrésistible dont le permis de séjour est sérieusement menacé. Auteur à ses heures, notre héros fait un jour la rencontre d’Achille, un homme atrocement défiguré, cloué sur un fauteuil roulant et, incidemment, isolé de la société. Le mystérieux personnage lui propose d’écrire à sa place une romance extravagante où les fantasmes tordus sont rois. En marge de cette relation qui connaîtra des hauts et des bas, Benni s’offre quelques considérations mordantes sur les aléas de l’édition. À l’heure des grands rachats dans le domaine du livre, on ne peut que rire jaune en lisant les déboires d’un éditeur aux prises avec la pression des géants du domaine et prêt à tout faire pour survivre. D’abord ancré dans un univers où rêve et réalité se confondent, Achille au pied léger demeure, malgré son caractère burlesque et ses digressions emportées, une satire féroce truffée de bons mots et de scènes cocasses qu’il faut bon lire au second degré. Un livre à l’humour al dente, en quelque sorte.


Seul contre tous

Après l’Italie, allons faire un tour plus au nord en compagnie du Finlandais Arto Paasilinna, un écrivain très bien établi en son pays qui séduit lentement mais sûrement un lectorat grandissant. C’est grâce à la publication de La Douce Empoisonneuse et de Petits Suicides entre amis (deux bijoux d’humour noir) que l’auteur du Lièvre de Vatanen s’est enfin gagné l’affection des Québécois. Originalement publié en 1976 dans son pays d’origine, Un homme heureux devrait permettre à Paasilinna de continuer sur sa lancée, même si on dénote déjà quelques redites pour un auteur qui a fait du combat d’un homme seul contre l’incompréhension de la collectivité un leitmotiv important de son œuvre. Chargé de reconstruire un pont où, plusieurs années auparavant, se sont affrontés Russes et Finlandais, l’ingénieur Akseli Jaatinen a maille à partir avec la population locale, qui voit d’un mauvais œil l’arrivée d’un étranger dans sa paisible bourgade. Victime d’une opération de salissage orchestrée par les élus locaux, Jaatinen subit diverses humiliations, dont plusieurs coups en bas de la ceinture, puis perd enfin son emploi. La vengeance qui, on le sait, est un plat qui se mange froid (même en Finlande), sera particulièrement savoureuse. On peut sur ce point faire confiance à Paasilinna, passé maître dans l’art de décrire des êtres un peu rustres, mais malgré tout fort attachants. À déguster rapidement, comme on avale un alcool particulièrement fort, brassé illicitement quelque part dans une cabane perdue au fond des bois.


Tout le monde descend

L’affection que porte le Britannique Nick Hornby, auteur des best-sellers Haute fidélité et Pour un garçon (tous deux adaptés au grand écran), aux situations cocasses et à l’humour grinçant le rapproche de Paasilinna. On distingue d’ailleurs un lien de parenté entre Vous descendez?, tout dernier roman d’Hornby, qui présente les déboires d’une poignée de personnages suicidaires, fatigués du train-train quotidien et résolus d’en finir avec la vie en sautant d’un immeuble de quatorze étages, et Petits Suicides entre amis, où l’on suivait un groupe de suicidaires désirant sauter ensemble du haut d’un cap. La comparaison s’arrête pourtant là. Hornby, doté d’un remarquable sens de l’observation, nous offre, à sa façon bien à lui, moult considérations sur les vicissitudes de la vie moderne. Au nombre des désespérés, dans Vous descendez?, on compte Martin, vedette déchue de la télévision; Maureen, une grenouille de bénitier fatiguée de s’occuper de son fils handicapé ; Jess, l’alcoolo au cœur brisé ; et enfin J. J., la rock-star déchue devenue livreur de pizzas. Avec une assurance digne des grands conteurs, Nick Hornby alterne les points de vue des différents personnages au fil d’une narration cynique à souhait. En somme, voici une fable mordante sur la vacuité des fondements de la réussite personnelle.


Sacré Saki !

Et si la prose de Hornby vous plaît, poussez plus loin votre exploration de l’humour british avec deux petits recueils de nouvelles de Saki, alias Hector H. Munro, mort au combat en 1916 et dont l’œuvre demeure méconnue. Traduits en 1960 et publiés à l’époque chez Robert Laffont, La Fenêtre ouverte et L’Omelette byzantine sont deux exemples brillants du talent d’un écrivain dont la verve, toute britannique, séduira les lecteurs appréciant les portraits de Dickens ou de Roald Dahl, qui portait d’ailleurs Saki en très haute estime. Même si le ton est délicieusement suranné, on parcourt avec beaucoup d’entrain ces recueils loufoques et durs, miroirs peu flatteurs d’une société bourgeoise où l’imbécillité et la cupidité sont élevées au rang d’arts. Shocking indeed! Avis aux curieux qui oseront s’ouvrir à l’humour au vitriol de Saki.


Bibliographie :
Achille au pied léger, Stefano Benni, Actes Sud, 278 p., 40,25 $ Un homme heureux, Arto Paasilinna, Denoël et d’ailleurs, 242 p., 32,95 $ Vous descendez ?, Nick Horby, Plon, coll. Feux croisés, 310 p., 36,95 $ L’Omelette byzantine, Saki, 10/18, 278 p.,  14,95 $ La Fenêtre ouverte, Saki, 10/18, 237 p., 14,95 $
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