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Qu’est-ce qui fait courir le monde ?

Qu’est-ce qui fait courir le monde ?

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 18/02/2005
Dans La Foi d’un écrivain, fort beau recueil d’essais consacré à son métier, l’Américaine Joyce Carol Oates propose une audacieuse analogie entre la course, le rêve et l’écriture. Quoiqu’il s’agisse d’une corrélation personnelle (tous n’affectionnent pas les bienfaits du sport et l’heureuse dépendance qu’il crée), il n’en demeure pas moins surprenant d’y découvrir un filon intéressant lorsque l’on tente de circonscrire les raisons qui poussent un auteur à écrire. L’exercice est d’autant plus fascinant quand ce dernier se sent à l’aise dans les bas-fonds de notre psyché, lieu hautement inspirant où se terre une faune carnavalesque, livrée aux délices de la chair et du crime.
Pour ne pas y laisser de plumes (arpenter de tels bas-fonds peut s’avérer dangereux), il faut savoir broder de petits chefs-d’œuvre de cruauté, sortes de contrepoints grinçants aux diktats du puritanisme ambiant. Qu’est-ce qui fait donc courir Pedro Juan Gutiérrez, William T. Vollmann et Agota Kristof ? Ces écrivains, dont les œuvres sont fort différentes de ton et de contenu, explorent des avenues qui ressemblent étrangement aux corridors d’un bordel, lieu mythique où il appartient à chacun de se livrer à tous les excès derrière les portes closes, devenues lieu de création.


La face cachée de La Havane

Toujours selon Joyce Carol Oates, la course et l’écriture «  conservent à l’écrivain une santé mentale et lui donnent l’espoir, si illusoire et temporaire soit-il, de contrôler les choses. » Appliquer ce credo au cas de Pedro Juan Gutiérrez, scandaleuse coqueluche de la littérature cubaine ayant affiché son affection pour le stupre et la fornication dans Trilogie sale de La Havane et Animal tropical, nous porte à croire que ce dernier a tout du coureur de (bas-) fonds. Avec Le Roi de La Havane, Gutiérrez nous transporte de nouveau dans les méandres d’une ville où règnent en monarques déments les instincts de sexe et de mort. Livré dès son plus jeune âge à la violence lorsqu’il perd dans un accident grotesque mère, frère et grand-mère, le jeune Rey se voit contraint de fuir avant qu’on ne le soupçonne de meurtre. Il devient mendiant, voleur, escroc et erre en roi (d’où le titre) dans les rues de la capitale cubaine, cloaque infâme où vagabondent des personnages truculents à la recherche d’un réconfort quelconque. C’est dans le sexe que Rey trouvera un semblant de paix. Dès lors, sa vie ne sera qu’une longue enfilade de baises sordides avec des femmes ou des travestis, peu importe. Tant qu’on peut baiser. Fréquenter l’œuvre de Gutiérrez, que l’on compare parfois à un Henry Miller cubain, n’est pas de tout repos. Lui-même semble être un personnage à la hauteur de ses romans, avec sa gueule de don Juan des tropiques. Ce qui le fait courir, c’est peut-être justement son affection pour
« sa » Havane, où toutes les passions sont libérées. Emboîter le pas à Gutiérrez s’avère parfois ardu, mais la force de caractère de ses personnages, prisonniers de la misère et victimes de leurs plus secrets désirs, a de quoi faire réfléchir. Il y a une étrange lumière dans les ruelles sombres de La Havane, et elle n’a rien à voir avec celle dont viennent s’abreuver des milliers de touristes blasés de la froidure.


Une monstrueuse souveraine

On imagine bien Gutiérrez s’attabler avec le romancier américain William T. Vollmann dans un louche
estaminet afin d‘y vider quelques verres d’alcool trop fort tout en dissertant sur les joies de l’abandon au vice. Car l’auteur de La Famille royale, un impressionnant pavé qui s’offre comme une ode au désespoir moderne, affectionne lui aussi le monde interlope. C’est là qu’il abandonne Henry Tyler, « privé neurasthénique », en compagnie de John Brady, un homme d’affaires aux penchants étranges. Tous deux sont à la recherche de la « Reine », énigmatique souveraine des prostituées de San Francisco. À cette quête, il faut ajouter une relation extrêmement tendue entre Henry et son frère John, époux d’Irène, le seul amour d’Henry. Lentement, très lentement, Vollmann va mettre en scène une véritable odyssée où les voix et les points de vue se multiplieront au point de confondre quiconque n’a pas le courage de traverser les 937 pages de ce roman élégamment traduit par Claro, et qui a déjà laissé une trace marquante dans le paysage de la littérature américaine contemporaine. Ce n’est pas tant le récit qui compte ici, mais plutôt la découverte de l’exercice stylistique d’un écrivain fasciné par la déchéance des hommes. Soyez donc avertis, et armez-vous de patience : le périple est chaotique, mais on en ressort déboussolé et heureux. Comme quoi on peut trouver un réconfort dans la dérive.


Là-bas

Quant à Agota Kristof (Le Grand Cahier, Le Troisième mensonge), elle ne fréquente sûrement pas les mêmes milieux que Gutiérrez et Vollmann, mais elle n’en affectionne pas moins les plaisirs cruels. Avec C’est égal, recueil de vingt-cinq textes rédigés depuis son exil en 1956, l’auteure hongroise aborde de front des thèmes allant du rêve à l’amour en passant par le temps qui file, le meurtre et la nostalgie du paysage idyllique de l’enfance. En seulement quelques pages, au fil d’une écriture dépouillée, Kristof construit un univers où s’incarnent les malaises, les désirs, les rêves brisés. Flirtant parfois avec le symbolisme sans s’égarer dans ses détours abscons, elle esquisse de minuscules tableaux d’un monde aux référents connus, voire universels (les recoins d’une ville, un dédale de ruelles, un appartement anonyme), où souffle un onirisme séduisant. C’est un lieu qui n’est pas le nôtre, mais qui y ressemble on ne sait trop pourquoi. Un ailleurs familier, dirons-nous. L’éditeur a raison de souligner que C’est égal appartient à la part secrète de l’œuvre de l’auteure du Grand Cahier. On y pénètre avec un certain respect et, au fil de confessions et de visions décrites de main de maître, on apprivoise l’intimité d’une grande écrivaine. Ici toutefois, pas question de course ou d’urgence, juste une douce sérénité, parfois bousculée par quelques amers souvenirs. Plutôt marcher : on apprécie davantage le paysage.


Bibliographie :
La Foi d’un écrivain, Joyce Carol Oates, Éditions Philippe Rey, 157 p., 27,95 $ Le Roi de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez, Albin Michel, 260 p., 31,95 $ La Famille royale, William T. Vollmann, Actes Sud, 937 p., 55,25 $ C’est égal, Agota Kristof, Seuil, coll. Cadre rouge, 106 p., 19,95 $
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