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Pier Paolo Pasolini: Paysagiste de la désolation

Pier Paolo Pasolini: Paysagiste de la désolation

Par Robert Lévesque, publié le 04/06/2007
Petrolio, ou Pétrole, est paru en Italie en 1992, dix-sept ans après la disparition de Pasolini, traduit en France en 1995 et relancé maintenant dans une «édition augmentée». Il est une somme politique et littéraire incomplète à jamais, un règlement de comptes interrompu, brisé par la mort de son auteur, le marxiste chrétien Pier Paolo Pasolini, assassiné sur la plage d’Ostie en novembre 1975 (meurtre encore obscur, peut-être complot d’État); c’est le pavé le plus inclassable de la littérature européenne du XXe siècle, ce roman sans autre début que des points de suspension… Fragmentaire et fantasmatique, «Pa», comme l’appelaient ses amis, le qualifiait de «poème», comme Nicolas Gogol et ses Âmes mortes, «roman-poème» lui aussi inachevé, avec lequel l’écrivain russe, comme l’intellectuel italien, entendait révéler au lecteur l’homme tout entier (le contemporain) dans son temps, ses vices, ses misères, ses défauts, sa désolation. Gogol, Pasolini, même combat.
Si Gogol a, quant à lui, détruit une large part de ses Âmes mortes, les pages dans lesquelles il tenta d’envisager le beau côté des hommes (leurs qualités morales supérieures), préférant demeurer crânement dans son «goût décidé pour le laid», comme le lui reprocha Mérimée, Pasolini, lui, artiste multiple, sportif (rugbyman) et indécrottable agresseur des bien-pensants (à droite comme à gauche), n’a pas eu le temps de mener à terme l’entreprise hors norme de Pétrole. À travers la biographie d’un petit-bourgeois, Carlo, ingénieur des pétroles, personnage qui se dédouble en un sosie sataniste, et qui se présente parfois en femme, c’est l’Italie entière des années 60 — celle de la Démocratie
chrétienne — qui est exposée, explorée, forée, depuis le monde cossu où se fomentent les coups du pouvoir corrompu jusqu’aux zones suburbaines. Le sous-prolétariat y est en proie au génocide culturel qui provient du nivellement des différentes cultures pour qu’un seul modèle social (on y est maintenant, au XXIe siècle) puisse être imposé à n’importe qui, dans n’importe quelle frange de la société.

En 1972, Pasolini écrit dans un carnet: «Mes yeux sont tombés par hasard sur le mot "Pétrole" dans un petit article, je crois, de L’Unita et ce n’est que d’avoir pensé au mot "Pétrole", comme titre de livre, qui m’a poussé à concevoir la trame de ce livre. En moins d’une heure, cette trame a été pensée et écrite». Ce texte jeté en quelques minutes sur papier, on le trouve parmi les centaines de fragments de Pétrole (résumé magistral, p. 572), ce chantier non fini qui tient fort à embrasser la totalité d’une époque et d’investir au plus près les fantasmes vitaux les plus intenses du poète qu’était d’abord et avant tout Pasolini. Tout subjugue et terrifie dans cette tentative voulue d’organiser en lui «le sens et la fonction de la réalité» afin de s’emparer d’elle, la capturer, disparate et fiévreuse, la circonscrire dans la littérature pour en cerner l’essentiel de la «désolation» (dont il se fait le paysagiste intransigeant) sans négliger aucun détail de la «perdition».

Roman à grouillement
Pasolini, mieux que quiconque, explique ce travail intellectuel et viscéral (artaudien) sur la saisie de la réalité: «En projetant et en commençant d’écrire mon roman, j’ai bien réalisé autre chose que de projeter et d’écrire mon roman: j’ai organisé en moi le sens et la fonction de la réalité; et une fois que j’ai organisé le sens et la fonction de la réalité, j’ai essayé de m’emparer de la réalité. M’emparer, peut-être, sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l’expression: mais malgré tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conquête… Au moment même où je projetais et écrivais mon roman, autrement dit où je recherchais le sens de la réalité et en prenais possession, précisément dans l’acte créatif que tout cela impliquait, je désirais aussi me libérer de moi-même, c’est-à-dire mourir. Mourir dans ma création: mourir comme en effet on meurt, en accouchant, mourir comme en effet on meurt, en éjaculant dans le ventre maternel».

Dans cette descente aux enfers ou cet enfouissement dans les déserts, ce cheminement à travers plusieurs écritures différentes, le lecteur est constamment bousculé par la rudesse et la détresse de ce pavé de la littérature dissidente. Pasolini y écrit qu’il s’agit d’un roman «à grouillement». Pour s’y retrouver dans ces réflexions sur le pouvoir, ces visions de la misère, ces actions métaphoriques ou hyperréalistes, ces scènes sexuelles explicites ou fantasmatiques, on a six grandes pistes à suivre (jeu de pistes): les vicissitudes de l’ENI, un holding fondé en 1953 pour coordonner la politique énergétique italienne; l’idée d’un voyage vers l’Orient avec l’image de la Toison d’or (l’or contemporain, le pétrole); la problématique de la sexualité dans la rencontre avec l’Autre (la note 45 époustouflante, Carlo se pensant femme et suçant en ligne les bites, bien décrites, de 40 ragazzi, jeunes hommes); une virée à la fois réelle et onirique dans la banlieue romaine, où apparaissent les signes non équivoques de la standardisation infligée à la classe sous-prolétaire par la culture bourgeoise au pouvoir; des notes où, sans jugement, sont décrits des massacres politiques et ethniques; enfin, l’anéantissement de l’individu, des traditions et de la diversité, qui s’apparente à la marche dans le désert (telle la fin de Théorème), à l’entrée dans le silence.

René de Ceccaty, l’un de ses biographes, souligne à quel point la lecture de Dostoïevski a profondément marqué l’auteur de Pétrole, mais aussi celles de Shakespeare et Freud. Lire ce pavé est une expérience qui sera unique. Voilà le testament interrompu, anarchique et génial d’un dissident dans l’âme, d’un maître artiste irrécupérable qui, depuis son assassinat, n’a pas été remplacé (Handke s’y essaie) et qui défendait sans concession la conception ancienne du rôle de l’écrivain dans la société, tradition aujourd’hui en désuétude de l’artiste total qui, comme Dante et Léonard de Vinci, s’empare du rôle (protagoniste intellectuel) de conscience politique de son temps. Paysagiste de la désolation, son art et sa pensée étaient paradoxalement marxiste et catholique (il adora Jean XXIII), son œuvre celle d’un authentique homme de gauche réactionnaire et avancé. Inclassable «Pa»…


Bibliographie :
Pétrole, Pier Paolo Pasolini, Gallimard, coll. Du monde entier, 652 p., 57$ Pasolini, René de Ceccaty, Gallimard, coll. Folio Biographies no 6, 260 p., 13,95$
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