Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 96
Philip Roth : Judéité, Sexualité, Sagacité

Philip Roth : Judéité, Sexualité, Sagacité

Par Robert Lévesque, publié le 30/08/2016

Il y a des devises plus solennelles, Robespierre fut inspiré quand il écrivit celle de la Révolution française – Liberté, Égalité, Fraternité –, et des plus laborieuses quand le vieux Pétain mit la France de 1940 à son pas – Travail, Famille, Patrie –, mais celle-ci, dont je fais le titre de ma chronique, est plus explosive, plus scandaleuse (pour les orthodoxes et rabbiniques qui procréent sans entendre à rire) mais tellement savoureuse quand on sait qu’elle est celle, non pas revendiquée mais appliquée (avec soin) par ce grand écrivain qu’est Philip Roth et ses inspirateurs comparses Saul Bellow, Bernard Malamud, Cynthia Ozick, ainsi que – incluons-le sans hésiter – notre Mordecai national

Le cher Roth (l’autre soir, j’entendais à la télé un Français s’appliquant tellement à prononcer en anglais le th de Roth qu’on entendait Ross, ou rosse) aura passé sa vie (qui n’est pas terminée, contrairement à son œuvre si l’on en croit ses déclarations…) à dire qu’il n’était pas un écrivain juif mais – nuance majeure – un écrivain qui est juif; son aîné et ami admiré Bellow (qui, lui, a cassé sa plume en 2005, bel et bien mort) était allé plus loin dans le distinguo en amorçant l’incipit d’un de ses chefs-d’œuvre, Les aventures d’Augie March, par cette déclaration du narrateur-héros : « Je suis un Américain, natif de Chicago… » Ce qui n’était pas vrai pour lui, né à Lachine au Québec, mais ce qui faisait comprendre, en 1953, ce qu’était leur politique et leur littérature, qu’on résume ainsi : sans renier leur héritage, ces écrivains ont dépassé leur appartenance.

Plus Yankees que youpins, dirais-je, sans vouloir froisser les oreilles fragiles, et de cette judéité malaxée plus que malmenée, de cette connaissance intelligente et amusée (et si drôle) des travers et des revers de leur vieille lignée d’immigrants venus de Russie, Roth comme Bellow, comme le Russo-Autrichien Woody Allen au cinéma, en ont fait un matériau de premier choix de la littérature contemporaine; quant à la sagacité, ou l’ironie, voire la malignité, elle est fondamentale, on la sent innée chez ceux qui, comme eux, sont nés sans la kippa ou l’ont arrachée comme les féministes bannissaient le soutien-gorge de leurs garde-robes. L’humour juif, depuis celui – inquiet – de Kafka, est un art et il a ses artistes. Roth en est l’un des plus habiles, des plus férocement juste comme le reconnaissait Bellow, il fut dès le départ de sa carrière l’un des plus détestés lui qui, dans les années 60 (après Goodbye, Columbus, recueil de nouvelles où apparaît entre autres caractères celui de Brenda Patimkin, le stéréotype, qui fera florès, de la jewish princess), devait se protéger des gnons s’il sortait par les allées de la salle après s’être adressé à des auditoires dont une bonne part y venait pour s’estomaquer…

La sexualité, elle, est au cœur de l’œuvre de Roth, c’est un cœur qui bat, un vit qui va, et hélas qui faiblit, qui s’usera, vieillira. Au fur et à mesure des romans, chez le protagoniste, le narrateur, ou l’alter ego (bibliothécaire, avocat, écrivain, marionnettiste, professeur), nous assistons à la démangeaison du zigouigoui (mot masculin d’origine inconnue apparu en 1946 – quand Roth a 13 ans – et qui mène au féminin zigounette qu’imagina Pierre Desproges en effectuant l’étirement du mot zizi venu du langage enfantin, dûment répertorié en 1911; on a une variante arabe, le zobb, d’origine plus ancienne, remontant en 1894, qui aura perdu un b en passant dans l’argot parisien, le zob, si fréquent chez Boris Vian, mais tout ça, s’agissant du pénis qui démange les narrateurs rothiens, ne vaut pas le solide bite, du normand bitter, qui est aussi un apéro amer, venu de l’ancien scandinave bita qui voulait dire… mordre), démangeaison joyeusement et dangereusement littéraire et qui, on m’excuse, vient de me faire exécuter une digression sur la chose, sans doute porté par mes réminiscences (mes remembrances?) des premiers émois de lecture chez Roth lorsque je lus, dès sa traduction en 1970, jeune journaliste monté gaiement à Montréal, Portnoy et son complexe, son troisième et plus célèbre roman (pas nécessairement son meilleur), on va dire le plus fameux, celui où la masturbation fut soudain élevée au rang des beaux-arts…

Je ne sais pas pour les autres, mais moi j’ai gardé l’impression d’avoir lu Portnoy et son complexe dans les toilettes, les vécés fermés de l’intérieur, tant les séances masturbatoires d’Alexander Portnoy à 13 ans derrière la porte de la salle de bain familiale (obsession ancienne qu’il raconte à son psy à l’âge de 33 ans) donnèrent des pages subversives, inoubliables, effrénées, drôles, qui ne me menèrent cependant pas, comme ce gamin Portnoy (j’avais 26 ans lors de ma lecture) à utiliser des pommes évidées ou une tranche de foie de veau…!

Un livre formidable vient de paraître et qui ravira tous les fans de Philip Roth. Roth délivré (référence à Zuckerman délivré, le roman de 1981). Il est écrit par une journaliste du New Yorker, Claudia Roth Pierpont. Roth Pierpont? Aucun lien de parenté entre eux, nous assure-t-elle, racontant que lors d’un dîner en ville où ils étaient avec des amis quelqu’un demanda s’il y avait un lien familial entre elle et lui et que Roth, se tournant vers elle, demanda : « Aurais-je été marié avec vous? » Mariés, nous n’aurions pas eu ce livre, étant donné que les hymens de Roth, limités à deux, dont deux de trop, se terminèrent en de coûteuses et inélégantes catastrophes répercutées dans la grande presse américaine.

Claudia Roth Pierpont a d’abord été critique de l’œuvre, au roman le roman, de Tromperie en Patrimoine, d’Everyman en Exit Ghost. Puis, il y a une dizaine d’années, la journaliste a rencontré l’écrivain. Et il y a eu plus… car affinités. Ils se sont professionnellement aimés. Un pacte, qui a tenu plus qu’un mariage, nous donne cet ouvrage essentiel. Ensemble, Roth ne ménageant pas son temps, ils retraversent vie et œuvre. De l’enfance d’un garçon de Newark 100% américain, avec deux mamies parlant yiddish et à peine l’anglais visitées tour à tour tous les dimanches, le relâché sur la synagogue, le baseball, une belle page de Roth Pierpont sur l’idéalisation de la virilité, Roth franc là-dessus, un baiser volé avec la veuve de JFK qui l’a fait monter chez elle : « Il eut l’impression d’embrasser son visage sur une affiche », assure Claudia Roth Pierpont qui, en bonne rothienne, mate chaque bouquin avec les yeux vifs d’une descendante de Dorothy Parker.

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