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Patrick Modiano: à la recherche de quelque chose de perdu

Patrick Modiano: à la recherche de quelque chose de perdu

Par Robert Lévesque, publié le 30/05/2011
On n’imagine pas Patrick Modiano en uniforme, encore moins déambulant dans un habit de cérémonie. Le grand garçon d’hier, né à la fin d’une guerre qui le taraude, est un sexagénaire secret, minutieux et hésitant, lui qui jamais n’a réussi à terminer une phrase lorsqu’il tentait de répondre aux questions de Pivot (la fin d’Apostrophes en 1985 a été en quelque sorte son enterrement de vie médiatique); Modiano a échappé à tous les enrôlements, contourné les causes, il n’a tenu que trois mois sur sa chaise au comité de lecture Gallimard et ce n’est pas lui qui irait cogner à la porte de l’Académie française, au 23 du quai Conti, même si cette porte donnant sur «l’immortalité» (du moins des lettres) n’est qu’à trois pas de la sienne, au numéro 15. Le romancier de Quartier perdu, allant du 15 au 23, se perdrait en route dans le grand flou mémoriel et romanesque qui l’attire, qui égare ses trajets d’écrivain en maraude…
Voilà un ouvrage portant sur lui, l’insaisissable, un travail patient qui n’est pas une biographie ni vraiment une étude, mais plutôt une enquête, comme les vingt romans (ou les vains romans) de Modiano, d’ailleurs, dont j’ai déjà écrit que ce sont «des Simenon sans Maigret» puisque ce sont des enquêtes roulant à vide comme des brises passagères et des intrigues sans solutions, des filatures sans but, des vérifications d’adresses anciennes, des madeleines croquées sans que la cristallisation n’aboutisse à un événement précis, crimes sans meurtriers, coupables sans motifs, poursuivis dans des ressassements de dossiers aussi incomplets qu’incompré-hensibles… Bon courage à celui qui croit pouvoir le percer à jour.

Il s’appelle Denis Cosnard (on espère pour lui que ça se prononce «cossenard»…), ce moine ambitieux qui s’est penché longuement sur l’œuvre et l’univers du sujet «modianesque». C’est un «Rouletabille chez Modiano» qui voulait bien comprendre la machine non pas à assassiner mais à écrire, c’est Tintin sans Milou se risquant dans la rue des boutiques obscures pour, peut-être, y trouver le trésor non pas de Rackham le Rouge mais de la Petite Bijou… En vain, bien sûr, mon cher Cosnard, malgré le boulot largement abattu, le décorticage pour tous, et tous les livres et articles lus et relus, comparés, débusqués, pour arriver à en dresser une Statistique des statistiques, du moins en arriver à une première compréhension générale de ce qui fait courir cet écrivain baladeur du vieux Paris, auteur de La ronde de nuit et de L’horizon…, né au sortir d’une guerre de laquelle il ne cherche justement pas à sortir, même s’il n’en était pas…

Pour établir sa comprenette de ce qui se passe dans la peau de Patrick Modiano, Denis Cosnard a dû évidemment, comme des perles, enfiler les secrets que recèle cette œuvre proustienne sans baisers du soir ni phrases longues mais pleine de pavés inégaux... Tout Modiano (l’homme et l’œuvre) est affaire de secrets, les siens, de famille, d’enfance, de jeunesse, ceux qu’il imagine aux autres, ce père louche, cette mère comédienne de second plan, ces ombres qui traversaient ces rues, avant sa naissance, et celles qui avaient habité sa chambre au quatrième étage du 15, quai Conti, côté cour, ce jeune écrivain juif qui y sera arrêté par la Gestapo et qu’il nomme François Vernet dans Un cirque passe quand, merci M. Cosnard, on sait maintenant qu’il s’appelait Albert Sciaky, «Zébu» pour ses amis, ou l’énigmatique Maurice Sachs, autre écrivain fantôme qui dormit dans cette même chambre, hasard qui hanta et hante Modiano, et évidemment, la plaie toujours vive de tous ses secrets, peine profonde et longtemps cachée, tue, son seul frère, Rudy, qui y mourut de leucémie à 10 ans en 1957 quand lui en avait douze et qu’ils venaient de passer l’après-midi à ranger leur collection de timbres…

Dans une confidence à Pierre Assouline (en mai 1990, révélée dans le magazine Lire, reprise par Cosnard), Modiano a parlé pour une rare fois de son frère: «Le choc de sa mort a été déterminant. Ma recherche perpétuelle de quelque chose de perdu, la quête d’un passé brouillé qu’on ne peut élucider, l’enfance brusquement cassée, tout cela participe d’une même névrose qui est devenue mon état d’esprit.» Une névrose assumée, revendiquée, c’est rare, qui devient une volonté d’attraper l’ «inattrapable» qui est certainement à la base de ses mises en état de roman, de tous ses romans, de La place de l’étoile au Café de la jeunesse perdue, qui sont autant de tours et détours autour de la place de l’étoile, de cette chute d’étoile qu’est la perte d’un semblable, d’un frère…

Depuis la parution de Un pedigree en 2005, son «constat» (établi de sa naissance à 21 ans) dans lequel il indiquait que, parmi tous ses souvenirs de jeunesse, seule la mort de son frère le concernait «en profondeur», on sait sur quelle perte cet écrivain exceptionnel (et «pléiadisable») a construit son art littéraire, a composé sa petite musique. Une petite musique de nuit, de brouillard, de rues en pente, de recherches à pied, d’errance mémorielle, de toponymie en sol urbain… Peut-être après Proust et Céline, en parenté avec Simenon, Modiano est-il l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle (beau sujet de bac).

Revenons à Cosnard. Il tente, dans son enquête du genre «Tout ce que l’on peut savoir sur Modiano et qu’on n’a jamais osé demander», de débusquer et d’expliquer tous les secrets enfouis dans la vie et l’œuvre du romancier de Du plus loin de l’oubli. Tous? Mission impossible. Mais Cosnard persiste et saigne la bête Modiano. Du moins s’y essaie-t-il. Il s’en écoule des faits autant que des intrigues, du réel et de l’inexplicable, comme ces jeux de cache-cache au sujet des dates de naissance (il est né en 1945 et non en 1947, en 1947 c’est son frère qui naît!), des adresses diverses aux sonorités rêveuses qui parsèment comme des signes de piste ses romans, ce fameux numéro de téléphone (Auteuil 15-28) qui est celui de cinq de ses personnages logeant à cinq adresses différentes, des restes de l’affaire Profumo glissés clandestinement dans au moins deux romans sans qu’il soit question de l’affaire Profumo, bref du jeu de pistes dans lequel même ce Cosnard se perd… Alors, pour nous, qui aimons Modiano vraiment beaucoup, il arrive que la coupe des cachotteries déborde…, mais il demeure que tout admirateur du grand garçon qui n’entrera jamais à l’Académie toute proche de chez lui ne peut que s’intéresser à cette étrange tentative de vouloir se mettre dans la peau de Patrick Modiano. Au risque de flotter…



Bibliographie :
Dans la peau de Patrick Modiano, Denis Cosnard, Fayard, 284 p. | 34,95$
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