Chroniques

Littérature étrangère

exclusif au web
Par-delà le triomphe parisien

Par-delà le triomphe parisien

Par Gil Courtemanche, publié le 18/04/2011
Sur le marché international, la littérature française fait piètre figure. Le rare Houellebecq excepté, les écrivains français ne font pas recette. Trop nombriliste, sans souffle, dépourvue de fibres émotives, élitiste, désincarnée, la littérature qui triomphe à Paris endort la planète d’un ennui profond. Depuis de trop nombreuses années, chaque automne et chaque hiver apportent leur lot de romans complaisants ou cyniques, érudits ou tout simplement «parisiens» dont on chante les louanges dans Le Monde ou les Inrockuptibles. C’est ce que j’appelle la littérature de fonction, cette invention du 6e arrondissement de Paris, dont le seul objet n’est pas le livre, mais bien son auteur et sa place réservée au Café de Flore ou au bar du Lutetia. Dans ce monde outrageusement incestueux où on est critique, romancier et directeur de collection dans le même souffle, c’est le maintien du statut qui importe.
Depuis quelques mois, Patrick Lapeyre, Régis Jauffret, Christine Angot et Philippe Sollers ont fait la manchette, occupé des plateaux de télévision et défrayé la chronique avec des livres qui n’ont pour véritable mérite que le nom de leur auteur. Angot vend tout de sa vie à la page sans même la moindre pudeur d’un grain de fiction, trafiquante de secrets intimes et familiaux, qui d’ailleurs lui valent actuellement un procès d’un de ses «personnages» révolté par tant d’indiscrétions. Sollers poursuit dans la veine de la chronique de Sollers, étalant sa culture et son esprit brillant (dans le sens de «un brillant»). Il ironise sur son faux roman qui serait peut-être plus vrai qu’un roman traditionnel, se gargarise lors de conversations avec Stendhal, mais sans jamais oublier de nous renvoyer à son exceptionnelle personne, phare d’un petit monde grand comme ma poche.

Je ne vous donne pas les titres pour vous éviter de les acheter, même par curiosité. Les livres sont chers. En fait, c’est comme si le monde littéraire du boulevard Saint-Germain avait décidé de laisser la littérature qui bouleverse, qui transporte, qui fait pleurer, l’écriture rugueuse et sanglante, poignante et remuante aux écrivains étrangers, plus primaires peut-être et encore prisonniers de notions antiques comme l’amour, la haine, la vengeance et la violence.

Andreï Makine n’appartient pas à ce monde. Lui qui a fait la chronique impitoyable des vies détruites ou des espoirs tordus des enfants du communisme russe ne mesure plus les vies en années d’emprisonnement ou en décennies d’esclavage, mais en brefs moments de grâce amoureuse. Dans Le livre des brèves amours éternelles, Makine dévoile les secrets de la résistance et du «dur désir de durer», comme dirait Paul Éluard, et c’est dans la paix du cœur de celui qui a aimé ne serait-ce qu’un instant que cela se concrétise. Pour l’opposant Ress près de la mort, cet homme qui «n’a pas eu tellement l’occasion d’être aimé», c’est la vue d’une femme qu’il aurait pu aimer s’il en avait eu le temps. Pour le narrateur encore enfant, c’est une petite fille de son âge qui lit attentivement un livre sur une estrade enneigée: «Grâce à elle, je compris soudain ce que signifiait être amoureux: oublier sa vie précédente et n’exister que pour deviner la respiration de celle qu’on aime…» Huit courts tableaux d’une tendresse enveloppante qui disent que le véritable lieu de la résistance et de la dignité est le lieu du cœur qui s’abandonne à la grâce.

Le bien et le mal
C’est avec une discrétion et une retenue identiques que Naguib Mahfouz, dans Karnak Café, décrit la descente aux enfers de quelques étudiants cairotes idéalistes à la fin des années 1960. Emprisonnés, torturés, manipulés, trahis, leur vie emplie de rêves de justice et d’égalité ne sera plus que lambeaux misérables quand ils sortiront du labyrinthe arbitraire de la dictature.

«Veux-tu dire que le Seigneur rend les gens fous, demanda Isaac? Oui, très souvent, presque toujours, répondit Abraham.» C’est José Saramago qui parle dans son dernier livre Caïn, une relecture brillante, érudite et iconoclaste de la Bible. Nous suivons Caïn dans l’espace-temps biblique et découvrons que les chants sont des hurlements et les couchers du soleil, des rivières de sang. Dieu est une sorte de maniaco-dépressif et ses prophètes des génocidaires au pire, des assassins au mieux. Mais heureusement Caïn, qui fut poussé par Dieu à tuer Abel, est un homme bon et Dieu n’a qu’à bien se tenir, car Caïn est partout, surtout là où on ne l’attend pas.

Fragments de la vie des gens
Il y a les États-Unis de Faulkner, le Sud profond, et les États-Unis d’Annie Proulx, cette rude contrée du Vermont, tout aussi pauvre et reculée que le monde de Faulkner. Mélodies du cœur est un titre trompeur, car on est plongé dans un univers de fermiers à la dérive, de routiers, de chenapans qui vivent dans des bicoques infirmes ou des maisons mobiles en proie à la rouille. Chasseurs maniaques, mécontents permanents, bons bougres un peu attardés qui se font piéger par les gens de la ville, leur vie est teintée d’un profond désespoir ou d’une sourde violence. Onze nouvelles, onze vies comme des courts-métrages avec des histoires tendues comme des fils d’acier au-dessus d’un gouffre. Et une écriture rugueuse, incarnée dans la nature, fulgurante comme les éclairs, sombre comme la nuit qui tombe sur une ferme abandonnée. Un diamant brut.

C’est avec un même réalisme et une lucidité chaleureuse que, dans Homme de ménage, l’écrivain néerlandais Anton Valens décrit la vie quotidienne d’un jeune artiste peintre qui gagne sa vie en faisant des ménages chez des vieux. Rien n’attire chez eux: ils sont souvent toqués, bougons, malpropres, et le travail n’a rien d’emballant, mais voilà que le regard du cœur du jeune peintre, de même que son humour, les transforment, à ses propres yeux puis aux nôtres. Les portraits de ces neuf personnes en fin de vie ne sont pas complaisants, ils transcendent les impressions et les préjugés. Un premier roman surprenant par son originalité et sa maîtrise.


Bibliographie :
Le livre des brèves amours éternelles, Andreï Makine, Seuil, 204 p. | 27,95$ Karnak Café, Naguib Mahfouz, Actes Sud, 128 p. | 27,95$ Caïn, José Saramago, Seuil, 192 p. | 27,95$ Mélodies du cœur, Annie Proulx, Grasset, 296 p. | 29,95$ Homme de ménage, Anton Valens, Actes Sud, 400 p. | 39,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Littérature étrangère
  4. Par-delà le triomphe parisien