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No <i>smoking</i>, no <i>pimping</i>, no <i>living</i>, no, no, no…

No smoking, no pimping, no living, no, no, no…

Par Michel Vézina, publié le 12/03/2010
Devant la mer des Caraïbes, je lis deux livres de début de siècle: je retrouve le Paris du début du XXe, et un autre pays, non identifié, à notre époque. Ah, trop peu de choses ont changé, on dirait…
Dans L’homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics de Yves Pagès, il est question, dans un but politique, de nettoyer la ville de ses proxénètes, de ses femmes de petite vertu et de ses autres «apaches» redoutés. Dans No smoking, même si tout est réglementé, criminalisé — jusqu’à l’acte de fumer —, les règles de répression délirantes mettent sur un pied d’illégalité un banal geste antisocial et un crime grave. Dans les deux cas, l’État pense rendre le monde meilleur.

Commençons par la fin: notre monde, celui de Will Self, écrivain britannique né en 1961 qui s’est fait connaître avec plusieurs romans grinçants, dont Mon idée du plaisir, Les grands singes, et La théorie quantitative de la démence. Dans le monde de No smoking, plus rien n’est ni mauvais ni bon. Tout n’est plus lié qu’au simple fait de respecter les habitudes et les coutumes de l’autre, toujours. Sans faute. Or en même temps, tout semble interdit, sauf les pires crimes, s’ils sont partie intégrante d’un système ancestral. Il n’est plus question ni de vérité ni de mensonge, de bien ou de mal, de faux ou de vrai: il est toujours question de permission ou d’interdiction.

Le personnage de Self, Tom Brodzinski, est un Anglo en vacances tout ce qu’il y a de plus correct, avec ses enfants et la mère de ceux-ci: une petite famille parfaite. Sauf que Tom a un défaut, un seul, mais un grave, une tare presque! Tom fume. Il décide de profiter de ses vacances, quelque part sur cette île de l’hémisphère Sud, pour arrêter de fumer. Dans ce pays aux multiples nations, on a su accommoder, au mépris de toute logique, les habitudes ancestrales des autochtones avec les règles de vie édictées par le Blanc, au fil des siècles et du bon droit.

Deux mondes se rencontrent, et Tom deviendra la victime bien involontaire de cette union. Si Tom veut arrêter de fumer, c’est bien sûr parce que c’est mauvais pour sa santé. Il le sait, sa femme le sait, ses enfants le savent, tout le monde le sait. Mais c’est surtout parce que l’habitude est devenue virtuellement impossible à gérer. Il y a la loi des seize mètres — semblable à celle des neuf mètres chez nous —, qui fait en sorte qu’entre trois ou quatre bâtiments contigus, il ne reste quelquefois qu’un carré d’un tout petit mètre où les fumeurs s’entassent douloureusement pour satisfaire leur dépendance. Comme Tom déteste faire partie d’un troupeau, il préfère arrêter plutôt que de bêler avec les autres. Dans la véranda de son appartement loué — et reconnu de ce fait comme un espace privé où Tom a donc le droit de fumer —, il achève sa dernière. Son ultime. Il la savoure et, à la fin, lorsqu’il la jette d’une pichenette innocente, il est loin de se douter que ce petit geste désinvolte changera le cours de sa vie.

En bas, il y a une autre véranda. Et dans cette autre véranda, il y a un vieil homme, un bon Anglo devenu autochtone par mariage, qui se repose avec sa jeune et ravissante femme, une Tayswengo, une «locale». Le mégot de Tom atterrit sur le crâne de M. Lincoln, et comme «les Tayswengos ne croient pas, eux, aux accidents», la femme de M. Lincoln, Atalaya Intwennyfortee, dépose une plainte pour coups et blessures qui, éventuellement, pourrait être transformée en plainte pour tentative de meurtre… Bon, je vous passe les détails surréels du procès et de la procédure qui suivront, parce qu’ils doivent tenir compte non seulement du droit des Blancs, mais aussi des habitudes ancestrales de toutes les ethnies connues sur l’île.

Au fur et à mesure de cette épopée moderne (parce que oui, ça en devient une), Self met non seulement à l’avant-plan les conséquences du colonialisme européen, mais il met en scène notre monde, celui de l’acceptation intégrale de la différence culturelle, ce monde où tout devient possible et vrai, dans la mesure du politiquement correct, et dans la mesure de l’acceptation des accommodements les plus excentriques. C’est à se demander, justement, ce qui arrivera en vertu de ces demandes qui pleuvent de plus en plus sur nos sociétés, lorsqu’une bande de Celtes, par exemple, revendiquera selon son droit ancestral et religieux d’égorger un nouveau-né pour convaincre les dieux de lui donner une meilleure récolte!

Self, avec No smoking, pose toutes les questions, place les incongruités là où elles doivent être placées, et si Kafka préfigurait un monde qui s’est organisé au fil du XXe siècle, il peut être inquiétant, en refermant No smoking, de penser que son auteur a peut-être entrevu le monde de plus en plus noir qui nous pend au bout du mégot.

Les bonnes moeurs

Au début du XXe siècle, un jeune homme se fait arrêter avec son amie de coeur, une prostituée des Halles. La police des moeurs l’accuse d’être son souteneur, son maquereau. Son pimp, quoi. Le jeune homme ne le prend pas: il est vraiment amoureux de la fille, c’est un honnête cordonnier qui a son honneur. On le condamne à quatre ans de prison et, lorsqu’il revient à Paris, c’est avec le dessein clair de venger cet honneur. Très rapidement, il flingue un flic de la fameuse brigade des moeurs, puis en blesse quelques autres, crimes pour lesquels il sera envoyé à la guillotine le 2 juillet 1910.

À son exécution, qui se transformera en grande manifestation puis en émeute avant de devenir un des événements important de la montée de la gauche au XXe siècle en France, s’est rassemblé presque tout ce que Paris connaissait d’âmes libertaires: de la presque totalité de ce qui deviendra la bande à Bonnot jusqu’à de jeunes artistes qui allaient marquer leur temps, tels Picasso, Blaise Cendrars ou Jean Vigo, en passant par un politicien qui lui, marquera son siècle: Lénine. L’exécution de Liabeuf deviendra le symbole de la volonté révolutionnaire de ce siècle-là.

Étrangement, en lisant ces deux ouvrages, on a l’impression que ce sont les principes moraux de défense des droits qui, pervertis, sont devenus les pires ennemis de la liberté. Nous n’avions peut-être pas encore compris qu’encore plus efficace que la répression, c’est l’acceptation aveugle des petits interdits pour justifier les grandes permissions qui allait devenir la manière la plus efficiente pour que notre monde soit toujours de plus en plus facile à contrôler...




Bibliographie :
No smoking, Will Self, De l’Olivier, 352 p. | 44,95$ L’homme hérissé.Liabeuf, tueur de flics, Yves Pagès, Baleine, 240 p. | 19,95$
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