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Milan Kundera : Malheureux, qui comme Ulysse...

Milan Kundera : Malheureux, qui comme Ulysse...

Par Robert Lévesque, publié le 01/08/2003
Il fallait qu’un jour ou l’autre, depuis la chute du communisme, Milan Kundera, l’écrivain tchèque de nationalité française, pose dans un roman à sa manière, qui doit à celle de Diderot, la question du retour au pays. En fait il ne (se) la pose pas (il reste en France), mais il l’aborde franchement, lucidement, en remettant en cause la notion même de patrie...
Écrivain(s) de l’exil

Neuf ans avant que l’on puisse lire L’Ignorance, ce neuvième roman au titre qui, comme les précédents (L’Immortalité, La Lenteur, L’Identité), paraît et pourrait convenir à un traité philosophique, question de faire coexister dans ses livres les situations et les réflexions (du " sit-ref ", pourrait-on inventer), Kundera avait, dans un article paru dans Le Monde en mai 1994, exposé le paradoxe de l’exilé.

" Notre moitié du siècle, écrivait-il (de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin), a rendu tout le monde extrêmement sensible au destin des gens interdits dans leur pays. Cette sensibilité compatissante a embrumé le problème de l’exil d’un moralisme larmoyant et a occulté le caractère concret de la vie de l’exilé qui a su souvent transformer son bannissement en un départ libérateur vers un ailleurs, inconnu par définition, et ouvert à toutes les possibilités ".

Cet " exil libérateur " qu’évoquait Kundera en 1994, il était déjà revendiqué par un autre écrivain tchèque, Vera Linhartova, une poétesse ayant fui la Tchécoslovaquie en 1968 lors de l’écrasement du Printemps de Prague par les chars soviétiques. Invitée en 1992 par l’Institut français de Prague à un colloque sur la problématique de l’exil tenu après la " révolution de velours ", donc dans la République tchèque de Vaclav Havel, ses propos avaient constitué un tournant dans l’approche convenue, sinon conformiste, de cette délicate question.

L’exil libérateur a existé de tout temps mais généralement on l’occulte, on évacue la question car morale et politique rôdent en aigles au-dessus de cette matière sensible, et si ce n’était du cas singulier de Soljenitsyne qui est " rentré en Russie " en 1994, avec un programme de " retour aux valeurs morales traditionnelles ", quittant une Amérique où il s’est si peu " libéré ", on ne trouverait en effet aucun des grands émigrés qui, après la fin du communisme, soient revenus s’installer au pays, comme si de rien n’était...

C’est ce " comme si de rien n’était " qui, dans L’Ignorance, en prend un coup. Selon l’auteur de La vie est ailleurs (écrit en Tchécoslovaquie en 1970...) qui citait dans son article du Monde les exemples de Brandys, Kristeva, Zinoviev, Siniavski, Forman, Polanski, Agnieszka Holland et plein d’autres, la fin du communisme ne pouvait en rien inciter ces gens-là à venir célébrer dans leur pays natal la fête du Grand Retour…

" Et si, à la déception du public, ils n’en ont ressenti aucun désir, n’auraient-ils pas dû considérer leur retour comme un engagement moral ? ", se demandait Kundera pour rejeter l’argument, car l’écrivain (ou le cinéaste, le penseur, le danseur, l’artiste) est avant tout un homme libre et il se doit de préserver son indépendance contre toute contrainte, même celle qui en appelle aux sentiments du devoir envers le pays.

Linhartova comme Kundera et ceux qui, pour toutes sortes de raisons (Joyce, Beckett, Ionesco, Adamov, Nabokov, Stravinski, Gombrowicz, Noureïev, Cioran), ont choisi de vivre, de créer et de travailler " ailleurs ", sont peu à peu devenus, de plein droit, des citoyens de l’ailleurs, exilés en situation de liberté. Quand Kundera écrit en français, ce qu’il fait depuis 1981 (depuis sa variation sur Diderot, Jacques et son maître), est-il encore un écrivain tchèque ? Non. Est-il devenu un écrivain français ? Non plus. Il est simplement Kundera, qui écrit en français là où il habite, où il mange, où il rêve.

Ultime frontière

ELe dernier tabou à devoir tomber était celui de la langue. Peut-on abandonner une langue maternelle ? Linhartova avait affirmé à Prague lors de ce colloque : " L’écrivain n’est pas prisonnier d’une seule langue ! " Kundera renchérit, lui qui croit que seule la brièveté de la vie empêche l’écrivain de tirer toutes les conclusions de cette invitation à la liberté que représente l’exil.

Et voilà que dans L’Ignorance il persiste et signe cet avis, page 114 : " La notion même de patrie, dans le sens noble et sentimental de ce mot, est liée à la relative brièveté de notre vie qui nous procure trop peu de temps pour que nous nous attachions à un autre pays, à d’autres pays, à d’autres langues ". Autrement dit, selon l’auteur de L’Immortalité, si nous pouvions vivre cent soixante ans, nous deviendrions d’une autre espèce (rien ne serait plus pareil, ni l’amour ni la nostalgie) mais " nous qui devons mourir si tôt, nous n’en savons rien ".

Première ignorance d’une série que Kundera aligne en cinquante-trois chapitres de son roman et dont la grande, l’Ignorance avec majuscule, désigne la cécité qui empêche les hommes de maîtriser vraiment leur propre destin. Chapitre 39 : " Comment celui qui ne connaît pas l’avenir pourrait-il comprendre le sens du présent ?".

Dans cette ignorance-là se glissent les forces négatives de l’oubli, du repli, du désintérêt, de la déception, de la rancœur, de la solitude, de la tristesse, et c’est ainsi que lorsque son personnage, son double féminin, Irena (dans mes notes, j’ai écrit Milena, lapsus, bonjour Kafka), revient à Prague après vingt ans d’exil, elle constate auprès des femmes qu’elle revoit : " J’avais oublié ce qu’elles avaient été, et elles ne s’intéressaient pas à ce que je suis devenue ".

Évoquant la figure d’Ulysse, Kundera écrit dans ce livre triste, un rien amer et très mélancolique : " Une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l’avait perdu ". Ulysse est malheureux, qui a fait un beau voyage…

À Prague, où Kafka fut malheureux et où aujourd’hui, raille Kundera, il est devenu " le saint patron des agences de voyage ", Irena ne trouve personne pour l’écouter, pour s’informer d’elle. Elle repart à Paris avec ses souffrances et Kundera, en espiègle caustique, nous dit du pays qu’Irena fuit de nouveau qu’on ne veut plus y entendre parler que de succès. Autre facteur d’ignorance.

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* Simenon sur la genèse d’un roman : " Ça n’est jamais deux fois la même chose ; mais on peut dire que ça naît fortuitement, c’est-à-dire que je m’aperçois que je suis en état de roman, que j’ai besoin de me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, que j’en ai assez de ma peau à moi ".

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