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Margaret Laurence: ouvrages de dames

Margaret Laurence: ouvrages de dames

Par Robert Lévesque, publié le 02/12/2008
Née au Manitoba, un temps journaliste, vite romancière, séduite par l’ailleurs européen, puis revenue écrire au pays natal: de qui s’agit-il? Ne pensez pas à Gabrielle Roy: c’est sa sœur canadienne-anglaise, Margaret Laurence, dont le vrai nom était Jean Margaret Wemys, née en 1926, morte en 1987, compatriote cadette de la grande Gabrielle née à Saint-Boniface en 1909. Sœurs en littérature, ces deux femmes ont jeté sur leur société, l’anglophone et la francophone, différentes en apparence mais semblables dans les entrailles, le même regard empathique sur le bonheur d’occasion et le malheur habituel, la détresse, l’enchantement, le désir tu mais vaste… Littérature de la féminitude plus que du féminisme.
Était-elle oubliée, Margaret Laurence? Pas dans les dictionnaires, mais dans le lectorat du vingt et unième siècle? Un peu, je crois. Et c’est pourquoi il est important que les éditions québécoises (de la ville de Québec), Alto et Nota bene, nous la ramènent. Après ses éditeurs anglophones, qui durent la soutenir, car il ne devait pas être évident de défendre ses romans lucides et incorrects dans la société canadienne-anglaise des années 60 et 70, et quelques éditions françaises chez Joëlle Losfeld, l’initiative québécoise de la republier (dans les traductions françaises ajustées) est l’occasion pour plusieurs de la découvrir, et d’entrer dans ce «cycle de Manawaka» (cinq romans) qui demeure son apport majeur à la littérature nord-américaine.

Déjà, deux de ces cinq romans, L’ange de pierre paru en 1964 et Une divine plaisanterie publié en 1966, sont revenus en librairie en 2008. Paraîtront dans les saisons qui viennent Ta maison est en feu (1969), Un oiseau dans la maison (1970) et Les devins (1974). L’édition, parfois, sait faire justice à la littérature. Avec ce cycle en cinq temps, Margaret Laurence recréa sous sa plume vigoureuse, à l’instar de Faulkner et de Jouhandeau qui firent de leurs coins de pays rebaptisés (Yoknapatawpha pour Oxford au Mississipi, Chaminadour pour Guéret) un territoire imaginaire et romanesque, l’univers profond et limité de la petite ville typique des Prairies canadiennes qu’elle nomme Manawaka (elle est née à Neepawa) et qui fut son sujet d’étude. Elle a en effet observé quatre générations, quatre ravages, quatre sauvetages…, la vie et la mort…, celle-là étant, comme le pensait Cocteau, la première
partie de celle-ci…

Une œuvre de femme, essentiellement, absolument, que celle de Laurence, comme celle de Gabrielle Roy, des «ouvrages de dames» comme on disait autrefois des travaux de couture, de broderie, mais le métier à filer les histoires étant ici, chez ces femmes de lettres, celui de l’écriture par laquelle ces grands écrivains féminins cousent, brodent, tricotent, tapissent des pans de vie, ajustent des narrations dans la sensibilité la plus forte et la rage la plus rentrée. Marie-Claire Blais est de cette caste. Artisanes, elles ont lu Beauvoir et n’en ont pas tant fait un combat guerrier qu’une polémologie, l’étude même de la guerre par l’observation de leurs contemporains, spécimens ou modèles, tous ces
«esclaves cardiaques des étoiles» que Pessoa lui aussi, féminin autant qu’homme, observait sous le ciel lisboète…

Un personnage, dans L’ange de pierre, fait tout le roman et inaugure le cycle magistralement; c’est Hagar Shipley, une vieillarde (j’impose le féminin de vieillard, qui n’est pas vraiment reconnu, Littré le trouve péjoratif et le Robert pas normal), une cousine canadienne de la vieille dame indigne de la nouvelle de Brecht que René Allio adapta au cinéma. Une vieillarde donc que cette narratrice, mais qui a gardé toute sa tête et qui va clore sa vie sans perdre rien de sa fierté, et de son caractère (une Tatie Danielle comme le suggère en préface Marie Hélène Poitras), s’engageant même dans une aventure tous risques, une évasion irréfléchie, pour finalement mourir (après 90 ans de vie sans corset) en exigeant de tenir son verre d’eau. La nonagénaire, qui a traversé des générations de puritanisme et d’hypocrisie, et des nuits d’accouplement blafardes, sans rien perdre de son énergie vitale, quittera ce monde sans s’en rendre compte et après s’être apostrophée une énième fois: «Mais pour qui te prends-tu, espèce de vieille folle? Pour Hagar. Il n’en existe pas d’autre sur cette terre.»

Hagar Shipley est une des grandes figures féminines de la littérature nord-américaine, une femme de tête-bête de somme qui (on accumule les références quand on aime une œuvre) m’a fait penser à la narratrice de L’enfant de chienne de Pavlos Matessis (Gallimard 1993), à cette différence près que Hagar, contrairement à la Raraou de Matessis, a perdu sa mère à la naissance (l’ange de pierre, celui du tombeau de sa génitrice: Regina Weese, 1886). Elle a vécu sans attachement comme sans véritable amour, même pas pour les siens, ses mâles, père, mari, fils. Écrivons-le: c’est un chef-d’œuvre.

Ses cadavres
Autre tome, autre femme, autre époque et autre narratrice, Rachel Cameron dans Une divine plaisanterie, enseignante à l’école qu’elle fréquenta comme écolière. Elle a 34 ans, elle est célibataire, vit à Manawaka, Japonica Street, avec sa mère (possessive et manipulatrice) et, approchant du mitan de sa vie, se demande si tout cela (l’amour pur pour un élève, la solitude profonde de son existence, le désir inassouvi de l’amour physique) n’est pas une mauvaise plaisanterie! (le divin étant pris ici par dérision; le titre original était A Jest of God qu’on pourrait traduire par Un dieu farceur). Il lui arrive de penser qu’elle est comme son père qui était entrepreneur de pompes funèbres, le salon au-dessous de l’appartement, et qui aimait vivre «en bas» avec ceux qui ne parlent pas, ses cadavres.

Dans la petite ville manitobaine, Rachel écrit au tableau noir et broie du noir. Elle est revenue vivre avec sa mère. N’a pas réussi son départ, comme sa sœur qui s’est mariée, prenant ville avec mari. Entre insomnies et rêves érotiques, les saisons passent, l’été et les autres. Un de ces étés, il y a Nick. Elle fait l’amour pour la première fois avec lui, trentenaire et assoiffée. Enceinte? La honte. La débrouille-panique. Exit Nick, qui est marié. Parfois, elle se dit, pensant à son avenir: «Pourvu que je ne devienne pas une originale»… Elle croit que seules les veuves ont l’excuse du chagrin si elles deviennent ainsi des folles…, comme sa mère qui garde dans une armoire des chemi-ses de nuit en nylon, toutes rose pastel, cadeaux annuels de sa fille mariée, en vue de l’hôpital et de «l’ultime maladie»…

Cette ultime maladie, Margaret Laurence l’a déjouée en se suicidant le 5 janvier 1987. Il faudra lire ses mémoires, Dance on the Earth…


Bibliographie :
L’ange de pierre, Margaret Laurence, traduction Sophie Bastide-Foltz, Alto/Nota bene, 448 p., 18,95$ (Ellen Burnstyn joue Hagar Shipley dans The Stone Angel de Kari Skogland, tourné en 2008). Une divine plaisanterie, Margaret Laurence, traduction Édith Soonckindt, Alto/Nota bene, 336 p., 18,95$(Joanne Woodward joue Rachel Cameron dans Rachel, Rachel de Paul Newman, tourné en 1968).
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